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Cinq mois après la chute de celle qui fut la deuxième plateforme d’échange de cryptomonnaies au monde, les administrateurs de FTX ont présenté au tribunal des faillites du Delaware un état des lieux chiffré. Une procédure ouverte au titre du chapitre 11 du code américain des faillites n’est pas une liquidation : elle place l’entreprise sous protection judiciaire, suspend les poursuites des créanciers et confie à une nouvelle direction le soin de reconstituer le patrimoine avant d’organiser les remboursements.
Lors d’une audience tenue le 12 avril 2023, l’avocat de la société a annoncé que plus de 7,3 milliards de dollars d’actifs liquides avaient été retrouvés depuis l’ouverture du dossier. Dans la foulée, il a indiqué que la relance de la plateforme figurait parmi les scénarios à l’étude, une hypothèse qui semblait impensable quelques semaines plus tôt.
Le chiffre a immédiatement circulé comme une bonne nouvelle. Il mérite pourtant d’être regardé de près, car un actif retrouvé n’est pas encore un actif restitué. Que recouvrent réellement ces milliards, et qu’est-ce qui sépare aujourd’hui les clients de FTX de leur argent ?
Un inventaire qui s’étoffe au fil des mois
La trajectoire du recensement raconte le travail accompli. En janvier 2023, le premier inventaire rendu public faisait état d’environ 5 milliards de dollars d’actifs liquides. Trois mois plus tard, le total dépasse 7,3 milliards, dont plus de 800 millions de dollars retrouvés depuis le début de l’année. L’écart entre ces deux photographies ne tient pas seulement aux découvertes des équipes de restructuration.
Une part de la progression vient de la valorisation. Aux prix pratiqués en novembre 2022, au moment du dépôt de bilan, le même portefeuille aurait pesé environ 6,2 milliards de dollars. La remontée des cours au premier trimestre 2023 a donc mécaniquement gonflé le montant affiché, sans qu’un seul jeton supplémentaire ait été localisé. C’est une nuance importante pour les créanciers : la valeur du patrimoine reste indexée sur un marché volatil.
La lenteur de l’exercice s’explique par l’état dans lequel l’entreprise a été reprise. Les administrateurs ont dû reconstituer les flux à partir de sources éparses, l’absence de comptabilité fiable ayant été signalée dès les premiers documents déposés au tribunal. Retrouver l’argent supposait d’abord de savoir où le chercher.
Ce qui sépare la récupération du remboursement
Annoncer un montant devant un juge ne déclenche aucun virement. Plusieurs étapes, chacune susceptible de durer des mois, s’intercalent entre l’inventaire et le retour des fonds vers les comptes clients.
- Les actifs récupérés restent gelés tant qu’un plan de remboursement n’a pas été validé par le tribunal des faillites du Delaware ;
- l’ordre des créanciers doit être arrêté, entre clients particuliers, créanciers institutionnels et administrations ;
- les contestations sur le périmètre des actifs et sur les transferts antérieurs à la faillite peuvent ouvrir de nouveaux contentieux ;
- la valeur finale distribuée dépendra des cours au moment de la distribution, pas de ceux du jour de l’annonce.
Aucune de ces étapes n’est une formalité. Les administrateurs eux-mêmes n’attendent pas l’approbation d’un plan avant le deuxième trimestre 2024, soit plus d’un an après l’audience d’avril. Entre-temps, les créanciers restent titulaires d’une créance, pas d’un actif.
Cette temporalité explique la prudence des professionnels du secteur. Un dossier de cette taille se juge à la sortie, pas aux annonces d’étape.
La relance de la plateforme, une option parmi d’autres
L’hypothèse d’une réouverture de l’échange a été présentée comme l’une des voies possibles, et non comme une décision arrêtée. Selon l’avocat de FTX, une orientation pourrait être retenue dès le trimestre en cours. Un tel redémarrage supposerait de lever des capitaux importants, la question ouverte étant de savoir s’ils proviendraient du patrimoine de la société ou d’investisseurs extérieurs.
Le marché a réagi sans attendre : le jeton FTT, émis par la plateforme, a vu son cours presque doubler dans la journée suivant l’annonce, avant de retomber dans sa fourchette habituelle. La réaction en dit plus sur l’appétit spéculatif que sur la solidité du projet, tant les obstacles réglementaires et commerciaux à une relance restent entiers.
Un volet pénal qui pèse sur la restructuration
La reconstitution du patrimoine avance en parallèle d’une procédure pénale qui mobilise les mêmes faits. Trois anciens dirigeants du groupe, dont l’ancienne directrice générale du fonds Alameda Research, ont reconnu leur responsabilité et coopèrent avec les procureurs fédéraux. Leur témoignage nourrit à la fois l’enquête et le travail des administrateurs.
Le fondateur du groupe, lui, a plaidé non coupable de l’ensemble des chefs retenus contre lui. Il demeure assigné à résidence chez ses parents en Californie, sous une caution fixée à 250 millions de dollars, dans l’attente d’un procès annoncé pour l’automne. Le civil et le pénal avancent sur deux calendriers distincts, mais ils puisent dans le même dossier documentaire.
Le rapport intermédiaire déposé par les administrateurs quelques jours avant l’audience résume le diagnostic sans détour : la défaillance du groupe tient pour l’essentiel à des causes classiques, l’orgueil, l’incompétence et la cupidité. Le document décrit une entreprise dépourvue de gouvernance, de structure organisationnelle et de contrôles financiers proportionnés à sa taille.
Nous ne récupérerons jamais tous ces actifs. Nous avons affaire à une entreprise gérée par un très petit groupe de personnes inexpérimentées.
John J. Ray III, directeur général de FTX, audition devant la commission des services financiers de la Chambre des représentants des États-Unis, 13 décembre 2022
Cette mise en garde, formulée quatre mois avant l’audience d’avril, encadre la lecture du chiffre annoncé. Récupérer 7,3 milliards de dollars ne signifie pas couvrir l’intégralité des sommes dues.
Des créanciers suspendus à un calendrier long
Le groupe comptait environ un million de clients au moment de sa chute, répartis sur plusieurs juridictions. Pour eux, l’audience d’avril apporte une information de gestion, pas une date de versement. La question du taux de remboursement final reste entière, et dépendra autant des contentieux à venir que du niveau des marchés.
Comparé aux autres faillites du secteur, le dossier FTX se distingue par sa taille. La société était valorisée jusqu’à 32 milliards de dollars avant son effondrement, et sa chute a entraîné dans son sillage plusieurs acteurs du crédit crypto. L’ampleur des montants récupérés doit se lire à cette échelle.
Ce que la reconstitution d’un actif dit du secteur
Le cas FTX offre un test grandeur nature à une question longtemps théorique : que reste-t-il d’une plateforme quand la confiance disparaît ? La réponse tient moins au montant retrouvé qu’à la manière dont il a fallu le retrouver, en reconstituant à la main des flux qu’aucun registre interne ne documentait correctement.
Pour les acteurs encore en activité, l’enseignement porte sur la séparation des avoirs clients et sur la traçabilité des mouvements internes. Ces deux exigences sont précisément celles que les régulateurs européens et américains ont mises en avant depuis 2022, et elles se retrouvent au cœur des textes en cours d’adoption des deux côtés de l’Atlantique.
Reste une inconnue que le tribunal ne tranchera pas : la capacité du secteur à faire revenir des utilisateurs échaudés. Un actif se récupère devant un juge, la confiance se reconstitue ailleurs, et sur un calendrier que personne ne maîtrise.

