Mt. Gox verse ses premiers remboursements en bitcoin, dix ans après la faillite

Le syndic Nobuaki Kobayashi confirme que des créanciers ont reçu leurs bitcoins et bitcoin cash le 5 juillet 2024. Le marché, lui, redoute la suite : personne ne sait ce que feront les bénéficiaires de plus-values vieilles de dix ans.

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Mt. Gox fut, au début des années 2010, la plus grande plateforme d’échange de bitcoins au monde : jusqu’à 70 % des transactions mondiales y transitaient. Son effondrement en février 2014, après la disparition d’environ 850 000 bitcoins, a laissé des dizaines de milliers de créanciers face à une procédure japonaise de réhabilitation civile, une forme de redressement qui organise le remboursement plutôt que la liquidation sèche.

Le 5 juillet 2024, le syndic Nobuaki Kobayashi a annoncé que les premiers remboursements en bitcoin et en bitcoin cash avaient effectivement été versés. Dix ans et cinq mois séparent la faillite du premier paiement, un délai qui a fini par transformer le dossier en horizon permanent du marché. Que change concrètement le passage de l’annonce au virement ?

Ce que dit précisément l’avis du syndic

L’avis publié par le syndic de réhabilitation est bref et volontairement technique. Il acte que des remboursements ont été exécutés, sans préciser ni le nombre de créanciers servis ni les montants transférés. Aucun chiffre officiel n’accompagne cette première vague, ce qui laisse le marché estimer lui-même l’ampleur du mouvement à partir des flux observés sur la chaîne.

Le 5 juillet 2024, le syndic de réhabilitation a effectué des remboursements en bitcoin et en bitcoin cash à certains des créanciers de réhabilitation, par le biais d’une partie des bourses de cryptomonnaies désignées, conformément au plan de réhabilitation.

Nobuaki Kobayashi, syndic de réhabilitation de MtGox Co., Ltd., avis aux créanciers publié le 5 juillet 2024

Le mot qui compte est « certains » . Le syndic distingue les créanciers dont le dossier est complet de ceux dont la vérification reste en cours, et il demande explicitement aux seconds de patienter. Le remboursement n’est pas un événement mais une séquence, étalée sur des semaines, dont personne à l’extérieur ne connaît le calendrier exact.

Les cinq bourses désignées et le délai de 90 jours

Le plan ne prévoit pas de virement direct du syndic vers le portefeuille de chaque créancier. Les fonds transitent par des plateformes agréées désignées à l’avance par chaque créancier dans le système de dépôt de demandes en ligne. Cinq établissements ont été retenus.

  • Bitbank, plateforme japonaise, opérant sur le marché domestique où se trouve l’essentiel de la procédure ;
  • Kraken, l’une des rares bourses américaines à avoir accepté le rôle d’intermédiaire dès l’origine du plan ;
  • Bitstamp, plateforme européenne déjà désignée lors des étapes antérieures de la procédure ;
  • SBI VC Trade, filiale crypto du groupe financier japonais SBI ;
  • BitGo, spécialiste américain de la garde institutionnelle d’actifs numériques.

Ces plateformes sont tenues de mettre les fonds à disposition de leurs clients pendant une période obligatoire de 90 jours à compter de leur réception. Ce délai est le point aveugle du dossier : recevoir des bitcoins sur un compte de bourse ne dit rien de ce que le créancier en fera, et c’est précisément ce que le marché tente d’anticiper depuis des mois.

Pourquoi le marché a décroché sous 54 000 dollars

La réaction ne s’est pas fait attendre. Le bitcoin est passé sous la barre des 54 000 dollars dans la journée du 5 juillet, un niveau qu’il n’avait plus touché depuis des mois. Plus de 212 millions de dollars de positions haussières ont été liquidées sur les marchés à terme, l’effet de levier amplifiant mécaniquement un mouvement déjà nerveux.

Graphique journalier du bitcoin en dollars, chandeliers en forte baisse, clôture à 54 371 dollars le 5 juillet 2024
Le bitcoin décroche sous 54 000 dollars le 5 juillet 2024, jour des premiers remboursements. Graphique BTCUSD relevé sur TradingView.com, via Bitcoinist.

Le déclencheur technique est identifiable : le déplacement de 47 228 bitcoins, soit environ 2,7 milliards de dollars, depuis un portefeuille hors ligne associé à Mt. Gox. Ce transfert faisait partie de la préparation des remboursements, mais sur la chaîne, une adresse dormante qui bouge après dix ans ressemble à s’y méprendre à une vente imminente.

La crainte du marché porte sur un point simple. Un créancier qui récupère des bitcoins acquis avant 2014 affiche une plus-value latente de plusieurs milliers de pour cent : la tentation de vendre est structurellement forte, et personne ne sait quelle proportion des bénéficiaires y cédera.

Ce qui reste des 850 000 bitcoins disparus

L’ampleur de la restitution mérite d’être remise à l’échelle. Sur les 850 000 bitcoins évaporés en 2014, environ 140 000 unités ont pu être retrouvées par le syndic dans d’anciens portefeuilles, soit à peine un sixième du butin initial. Aux cours de l’été 2024, cet ensemble représente de l’ordre de 9 milliards de dollars à redistribuer.

Ces 140 000 bitcoins pèsent environ 0,7 % des quelque 19,7 millions d’unités alors en circulation. La proportion paraît modeste, mais elle se compare mal à un volume quotidien : c’est la concentration du dénouement dans le temps, plus que le montant absolu, qui inquiète les opérateurs.

D’après un rapport publié début juillet 2024 par le gestionnaire d’actifs CoinShares, cette crainte serait surestimée : les distributions s’échelonnent sur plusieurs bourses et à des dates différentes tout au long du mois, ce qui réduit la probabilité de ventes massives concomitantes. La firme estime en outre que la majorité des créanciers, restés exposés dix ans durant, conserveront leurs actifs. Le dossier rejoint en cela d’autres restitutions du cycle, à l’image de l’accord obtenu par Genesis devant le tribunal quelques semaines plus tôt.

Les conditions qui retiennent encore les autres créanciers

Le syndic énumère quatre verrous à lever avant chaque vague de paiements : la confirmation de la validité des comptes enregistrés, l’acceptation par les bourses désignées de souscrire à l’accord de réception d’agence, l’achèvement des discussions entre le syndic et ces bourses, et la confirmation que les remboursements peuvent être effectués en toute sécurité.

Ces conditions ne sont pas des formalités administratives. Un versement irréversible vers un compte erroné ou gelé serait définitif, et le syndic prévient d’ailleurs qu’une plateforme pourrait ne pas être en mesure de créditer un créancier dont le compte serait désactivé. La lenteur reprochée à la procédure est aussi ce qui la rend exécutable. Les créanciers avaient déjà dû s’enregistrer auprès des plateformes retenues lors d’une étape antérieure, ce qui explique le rôle central donné aux bourses dans le dispositif final.

Ce que dix ans d’attente ont fabriqué

Le dossier Mt. Gox a survécu à son objet. La plateforme n’existe plus, ses causes ont été partiellement élucidées, et les États-Unis ont désigné des suspects pour le vol de 2011 qui a précédé l’effondrement. Il reste une procédure japonaise méthodique, qui rend aujourd’hui des actifs valant plusieurs dizaines de fois leur prix de l’époque.

Cette valorisation est le paradoxe du dossier. Le créancier lésé de 2014 récupère nettement moins de bitcoins qu’il n’en avait déposé, mais chacun vaut infiniment plus : le temps a transformé une spoliation en enrichissement comptable, sans rien réparer du principe. Ce que Mt. Gox laisse au secteur tient moins dans ces 9 milliards que dans l’habitude prise depuis : la preuve de réserves, la garde séparée, l’audit des plateformes. Rien de tout cela n’existait quand 850 000 bitcoins ont disparu, et rien ne garantit que ces garde-fous tiendraient face à une plateforme aussi dominante que Mt. Gox l’était alors.

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