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Une banque régionale californienne a longtemps servi de porte d’entrée au dollar pour l’industrie des cryptomonnaies. Silvergate Bank exploitait le Silvergate Exchange Network, un rail de paiement interne qui permettait à ses clients de faire circuler des dollars entre plateformes d’échange à toute heure, week-end compris. Ce réseau privé a fait de Silvergate une infrastructure critique du secteur, très au-delà de ce que laissait supposer la taille de son bilan.
Le 1er juillet 2024, l’établissement a accepté de verser 63 millions de dollars pour clore trois enquêtes menées par la Securities and Exchange Commission, la Réserve fédérale et le régulateur financier californien. La banque était pourtant déjà en liquidation volontaire depuis mars 2023, emportée par l’onde de choc de la faillite de FTX. Que reste-t-il à sanctionner chez un établissement qui a lui-même organisé sa propre disparition ?
Une banque de niche devenue l’artère du secteur
Silvergate n’était pas un acteur crypto : c’était une banque commerciale de La Jolla, en Californie, agréée et supervisée comme n’importe quel établissement américain. Son pari, engagé dès 2013, a consisté à accepter les clients que les grandes banques refusaient, à savoir les plateformes d’échange, les fonds et les émetteurs de jetons. Ce positionnement lui a donné un quasi-monopole sur un service que personne d’autre ne voulait rendre.
Le Silvergate Exchange Network en était le cœur. Les virements interbancaires classiques s’arrêtent le vendredi soir ; les marchés crypto, eux, ne ferment jamais. En internalisant les mouvements de dollars entre ses propres clients, la banque offrait un règlement instantané permanent, ce qui en a fait le point de passage obligé des arbitragistes et des teneurs de marché. FTX et Alameda Research comptaient parmi ses plus gros déposants, ce qui explique pourquoi la chute de la plateforme de Sam Bankman-Fried a immédiatement pointé vers La Jolla.
Ce que la SEC reproche exactement à Silvergate
La plainte déposée par le régulateur boursier devant le tribunal fédéral du district sud de New York ne porte pas sur la faillite de la banque, ni sur une complicité avec FTX. Elle vise ce que Silvergate a dit à ses actionnaires entre novembre 2022 et janvier 2023, au moment précis où le marché doutait de sa solidité. La banque a affirmé disposer d’un dispositif anti-blanchiment efficace et surveiller en continu ses clients crypto à haut risque, FTX compris.
Les chiffres avancés par la SEC racontent autre chose. Le système automatisé de surveillance des transactions n’a pas contrôlé plus de 1 000 milliards de dollars de mouvements passés par le Silvergate Exchange Network. Cette défaillance a laissé filer près de 9 milliards de dollars de transferts suspects entre FTX et les entités qui lui étaient liées, sans qu’aucune alerte ne remonte.
En toutes circonstances, mais particulièrement en période de crise, les sociétés cotées et leurs dirigeants doivent dire la vérité au public investisseur. Nous soutenons ici que Silvergate, Lane et Fraher ont failli non seulement lourdement, mais aussi frauduleusement, à cette obligation.
Gurbir S. Grewal, directeur de la division de l’application de la loi de la SEC, communiqué du 1er juillet 2024 annonçant les poursuites contre Silvergate
Le régulateur reproche moins à Silvergate d’avoir eu un dispositif défaillant que d’en avoir vanté la solidité pour éteindre les spéculations publiques. La nuance est décisive sur le plan juridique : l’accusation retenue est la fraude par négligence, pas la fraude intentionnelle, ce qui explique l’absence de poursuites pénales dans ce volet.
Comment se répartissent les 63 millions de dollars
Le montant global recouvre en réalité plusieurs accords distincts conclus le même jour, par trois autorités différentes et par plusieurs personnes physiques. Voici la ventilation des pénalités annoncées.
- 43 millions de dollars au titre de l’accord avec la Réserve fédérale, qui supervisait la maison mère ;
- 20 millions de dollars pour le Department of Financial Protection and Innovation, le régulateur financier de Californie ;
- 50 millions de dollars de pénalité civile au bénéfice de la SEC, montant susceptible d’être compensé par les sommes versées aux deux autres autorités ;
- 1 million de dollars à la charge d’Alan J. Lane, ancien directeur général, assorti d’une interdiction d’exercer des fonctions dirigeantes pendant cinq ans ;
- 250 000 dollars à la charge de Kathleen Fraher, ancienne directrice des risques, avec la même interdiction de cinq ans.
Le mécanisme de compensation explique l’arithmétique apparemment bancale du dossier. Les 50 millions dus à la SEC ne s’additionnent pas mécaniquement aux 63 millions : le régulateur boursier accepte d’imputer ce qui a déjà été payé à la Fed et au DFPI. La sortie de caisse réelle pour ce qui reste de Silvergate est donc bien plus faible que la somme brute des annonces.
Aucune des parties n’a admis ni contesté les faits reprochés, formule habituelle des transactions américaines qui referme le dossier sans reconnaissance de culpabilité.
L’enchaînement de mars 2023, replacé dans l’ordre
La séquence qui a tué Silvergate tient en quelques jours. Après l’effondrement de FTX en novembre 2022, les déposants ont retiré massivement leurs dollars, forçant la banque à liquider dans l’urgence un portefeuille obligataire acheté en période de taux bas. Début mars 2023, un dépôt auprès de la SEC révélait qu’elle ne pourrait pas publier son rapport annuel à temps, et que sa position en capital s’était encore dégradée.
Le marché a traduit immédiatement : l’action a perdu la moitié de sa valeur en une séance et le bitcoin a lâché 2 000 dollars dans la foulée. Une semaine a suffi entre l’aveu public et la mise en liquidation volontaire, annoncée le 8 mars 2023. Ce que Silvergate présentait alors comme une décision responsable, la SEC le relit aujourd’hui comme l’aboutissement d’une communication trompeuse. Le mois de mars 2023 a d’ailleurs vu la défiance gagner jusqu’aux stablecoins, dans un enchaînement bancaire qui dépassait largement le seul cas californien.
Il faut rappeler que les autorités elles-mêmes avaient d’abord décrit la banque comme une victime. Le ministère de la Justice avait ouvert une enquête criminelle en février 2023 sur ses relations avec FTX, mais des responsables avaient indiqué que Silvergate figurait parmi les entités flouées par la fraude reprochée au fondateur de la plateforme. L’état de ce volet pénal reste inconnu à ce jour.
Antonio Martino, le seul à refuser la transaction
Un nom manque à la liste des règlements. L’ancien directeur financier Antonio Martino est poursuivi pour un motif distinct : la SEC lui reproche, ainsi qu’à Silvergate, d’avoir minoré les pertes attendues sur les cessions de titres et d’avoir affirmé lors d’une publication de résultats que la banque restait bien capitalisée au 31 décembre 2022. Martino conteste ces accusations et ira devant le juge, affirmant avoir agi de bonne foi.
Son cas est le seul du dossier qui produira encore de la matière. Une transaction ne crée pas de jurisprudence ; un procès, oui. La manière dont un tribunal appréciera la frontière entre optimisme de dirigeant et déclaration trompeuse en pleine panique bancaire intéresse tout le secteur, bien au-delà de Silvergate.
Ce que ce dossier laisse derrière lui
Silvergate avait déjà remboursé l’intégralité de ses déposants et rendu sa charte bancaire sans aide publique, ce qui distingue son sort de celui de nombreuses faillites du cycle 2022. Le règlement du 1er juillet 2024 ne répare donc aucun préjudice de client : il sanctionne ce qui a été dit aux actionnaires, dont les milliards de capitalisation se sont évaporés quand la solvabilité de la banque a été mise en doute.
Reste une question que le secteur n’a pas tranchée. Le rail dollar permanent qu’offrait le Silvergate Exchange Network n’a jamais été remplacé à l’identique, et sa disparition a poussé une partie des flux vers des juridictions moins regardantes. Un service utile rendu par un acteur mal armé pour le porter ne cesse pas d’être utile quand cet acteur tombe : il migre. Ce que la sanction de 2024 dit du prix de la parole d’un dirigeant en crise vaut d’être médité par les banques qui, aujourd’hui, reprennent une à une les clients que Silvergate avait été seule à accepter.

