Celsius a rendu 2,53 milliards de dollars, mais 121 000 créanciers restent à zéro

Deux ans après le gel des retraits, l'administrateur du plan de Celsius affirme avoir restitué l'essentiel de la valeur éligible à ses créanciers. Un tiers d'entre eux n'a pourtant toujours rien touché, et le rapport déposé au tribunal des faillites de New York explique pourquoi.

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Celsius Network a suspendu les retraits de ses clients en juin 2022, avant l’ouverture de la procédure de faillite un mois plus tard, laissant des centaines de milliers de comptes bloqués pendant dix-huit mois. Le 31 janvier 2024, la société est sortie du chapitre 11 et un administrateur du plan a repris la main sur les remboursements. Ce mandataire désigné par le tribunal n’a qu’une mission : exécuter le plan de réorganisation validé par les juges et rendre aux créanciers la valeur encore récupérable.

Sept mois plus tard, un rapport d’étape déposé devant le tribunal des faillites du district sud de New York livre le premier bilan chiffré de l’opération. Il en ressort une réussite statistique doublée d’un angle mort : 2,53 milliards de dollars ont bien été reversés, mais une fraction importante des ayants droit n’a toujours rien touché. Comment un plan qui restitue 93 % de la valeur éligible peut-il laisser 121 000 créanciers les mains vides ?

Sept mois de remboursements sous contrôle du tribunal

Le rapport a été déposé le 26 août 2024 devant la juridiction qui supervise le dossier depuis 2022. Il couvre la période ouverte le 31 janvier, date à laquelle Celsius est sorti de la procédure collective et a commencé à verser. Les montants dus ont été figés aux prix du 16 janvier 2024, une convention qui neutralise les variations de marché survenues depuis, dans un sens comme dans l’autre.

Sur la totalité du périmètre, environ 372 000 créanciers répartis dans plus de 165 pays étaient éligibles. Cette dispersion géographique explique une bonne part de la complexité : chaque juridiction impose ses propres contraintes de conformité, et le mandataire a dû composer avec les régulateurs qui avaient engagé des actions contre la plateforme. L’administrateur revendique plus de 2,7 millions de tentatives de distribution, un chiffre qui dit surtout combien de fois il a fallu s’y reprendre.

Le rythme retenu est mécanique. Les versements en cryptomonnaies via Coinbase sont retentés toutes les deux semaines, les virements en espèces une fois par semaine, et les codes de réclamation PayPal restent échangeables à tout moment une fois émis. Cette cadence n’a rien d’anecdotique : elle conditionne le taux de récupération final, et elle transforme le remboursement en processus de relance permanent plutôt qu’en versement unique.

Trois canaux de paiement, trois taux de réussite

Le rapport détaille la distribution par intermédiaire, et l’écart entre les canaux est le fait le plus parlant du document. Sur 1,50 milliard de dollars éligibles via PayPal et Venmo, 1,43 milliard est parti, soit 96 % de la valeur. Coinbase affiche 917 millions distribués sur 997 millions éligibles. Le canal en espèces plafonne à 77 % de la valeur et, surtout, à 26 % des créanciers concernés.

Tableau des montants distribués par PayPal, Venmo, Coinbase et virement, avec un total de 2,53 milliards de dollars
État des distributions par canal de paiement au 26 août 2024, extrait du rapport d’étape de l’administrateur du plan (source : Celsius Plan Administrator Status Report, via Bitcoinist).

Ce décrochage du paiement en espèces n’est pas un hasard technique. Un virement bancaire suppose des coordonnées exactes, un chèque suppose une adresse postale à jour, et deux ans après le gel des comptes, une partie des dossiers ne tient plus la route. Le canal le plus classique se révèle le moins efficace, à rebours de l’intuition selon laquelle la crypto compliquerait les remboursements.

Les 121 000 créanciers qui n’ont rien réclamé

Reste donc une masse de comptes non servis, et le rapport en donne les raisons sans détour. Les échecs tiennent presque tous à des vérifications d’identité que le créancier doit accomplir lui-même, sur des plateformes tierces. L’administrateur cite notamment :

  • l’ouverture d’un compte PayPal dont la date de naissance correspond exactement à celle du dossier Celsius ;
  • l’ouverture d’un compte Coinbase avec une adresse électronique et une date de naissance concordantes ;
  • la transmission de coordonnées bancaires exactes pour un virement ;
  • la fourniture d’une adresse postale valide pour l’envoi d’un chèque.

La structure de ce reliquat est éclairante. Sur les 121 000 créanciers restants, environ 64 000 ont droit à moins de 100 dollars et 41 000 à une somme comprise entre 100 et 1 000 dollars. Plus de la moitié du reliquat porte sur des montants dérisoires, ce qui explique l’essentiel du phénomène.

Le document le formule d’ailleurs sans illusion : compte tenu des faibles sommes en jeu, beaucoup de ces créanciers pourraient ne pas être incités à accomplir les démarches nécessaires. L’obstacle n’est pas la solvabilité du plan mais son coût d’entrée, mesuré en temps et en paperasse, pour des gens qui ont déjà perdu confiance.

Un processus que l’administrateur qualifie de sans précédent

Le mandataire décrit son propre travail comme probablement le processus de distribution le plus compliqué et le plus ambitieux jamais tenté dans un dossier de chapitre 11. La formule est intéressée, mais elle repose sur un fait concret : le plan mêle des cryptomonnaies liquides, des espèces et, pour certaines catégories de créanciers, des actions ordinaires d’une société nouvellement créée. Trois natures d’actifs cohabitent dans un même versement, chacune avec ses circuits, ses délais et ses régulateurs.

Cette ambition affichée date de la sortie de faillite elle-même. Au moment d’annoncer le lancement des distributions, la direction de la restructuration mettait déjà en avant un arbitrage entre le montant récupéré et la vitesse à laquelle il pouvait revenir aux clients.

Créer le meilleur résultat possible pour les créanciers, en maximisant la valeur et la rapidité, a été la préoccupation constante de Celsius tout au long de ce processus.

Chris Ferraro, administrateur du plan et ancien directeur de la restructuration de Celsius, dans le communiqué annonçant la sortie du chapitre 11, le 31 janvier 2024

Sept mois de recul permettent de mesurer l’arbitrage. La valeur a bien été maximisée, avec 93 % du périmètre éligible effectivement rendu. La vitesse, elle, s’est heurtée à la réalité administrative, et le dernier tiers des créanciers coûte plus cher à servir que les deux premiers réunis.

Ionic Digital, le volet minier du remboursement

Le plan ne se limite pas à des versements. Il a donné naissance à Ionic Digital, une société de minage de bitcoins détenue par les créanciers de Celsius sous forme d’actions ordinaires, dont la cotation était attendue une fois les autorisations obtenues. Une partie de la créance a donc été convertie en capital, un montage bien plus rare qu’une simple répartition d’actifs.

L’exploitation minière est confiée à Hut 8 dans le cadre d’un contrat de gestion de quatre ans. Ce montage est né de l’enchère remportée par le consortium Fahrenheit, avant que Celsius ne bascule vers la structure retenue au final. La logique reste la même : plutôt que de liquider les machines à la casse, on les fait tourner pour le compte des victimes, en pariant que la valeur future du minage dépasse celle de la revente immédiate.

Ce que le dossier Celsius laisse en héritage

Le cas Celsius sert désormais de référence à toute la filière. Les remboursements engagés par Mt. Gox la même année, dix ans après le piratage de la plateforme japonaise, ont montré qu’un dossier crypto pouvait s’étirer sur une décennie. À côté, dix-huit mois de procédure puis sept mois de versements font presque figure de rapidité, ce qui en dit long sur le niveau d’exigence que le secteur s’est habitué à accepter.

Reste la question du dernier kilomètre, celle que le rapport pose sans la résoudre. Un plan de faillite mesure sa réussite en pourcentage de valeur distribuée, et 93 % est un excellent score. Mais un créancier ne raisonne pas en pourcentage global : il regarde son propre compte. Un tiers des ayants droit reste à zéro dans un dossier officiellement réussi, et l’écart entre les deux lectures n’a rien d’anecdotique.

Les procédures de faillite crypto qui suivront hériteront de ce constat. La difficulté ne se joue plus dans la récupération des actifs ni dans la validation judiciaire du plan, deux étapes que Celsius a franchies. Elle se joue dans la capacité à ramener vers un guichet des dizaines de milliers de personnes dispersées sur cinq continents, souvent pour quelques dizaines de dollars. C’est là que se perdent les derniers pourcents, et aucun tribunal ne peut les rattraper à la place des intéressés.

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