FTX : Ellison et Wang plaident coupables et deviennent les témoins de l’accusation

Les deux plus proches collaborateurs de Sam Bankman-Fried ont reconnu leur responsabilité pénale devant la justice fédérale américaine et accepté de coopérer. Le parquet de New York prévient les autres anciens cadres du groupe que sa patience n'est pas éternelle.

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La chute de FTX a d’abord produit un trou de plusieurs milliards de dollars, elle produit désormais des aveux. Deux des plus proches collaborateurs de Sam Bankman-Fried, l’ancienne directrice générale du fonds Alameda Research et l’un des cofondateurs de la plateforme, ont reconnu leur responsabilité pénale devant la justice fédérale américaine. Un plaidoyer de culpabilité n’est pas une condamnation, mais la reconnaissance formelle des faits par le prévenu, presque toujours assortie d’un engagement à coopérer avec l’accusation.

Le dossier dépasse largement le cas d’une plateforme mal gérée. Il touche à la question qui structure le secteur depuis l’automne : que devient l’argent déposé chez un intermédiaire non bancaire, et qui vérifie qu’il est encore là ? Deux plaidoyers en une soirée changent la nature du dossier autant que son rythme. Qu’ont exactement reconnu Caroline Ellison et Gary Wang, et pourquoi leur revirement pèse-t-il aussi lourd sur la suite ?

Deux plaidoyers annoncés dans la soirée du 21 décembre

Le procureur fédéral du district sud de New York, Damian Williams, a rendu publics les deux plaidoyers dans une déclaration vidéo diffusée le 21 décembre au soir sur le compte du parquet. Caroline Ellison, 28 ans, dirigeait Alameda Research, le fonds de trading adossé à la plateforme. Gary Wang, 29 ans, avait cofondé FTX et en écrivait le code. Les deux ont accepté de coopérer avec l’accusation, ce qui fait d’eux des témoins possibles au procès de leur ancien patron.

Sept chefs d’accusation ont été retenus contre l’ancienne dirigeante d’Alameda, parmi lesquels la fraude électronique et l’entente en vue de commettre une fraude sur titres. Gary Wang, lui, a plaidé coupable de quatre chefs : entente en vue de commettre une fraude électronique, fraude électronique, entente en vue de commettre une fraude sur matières premières et entente en vue de commettre une fraude sur titres. Ces qualifications ne visent pas une mauvaise gestion mais une tromperie délibérée, ce qui n’est pas le même procès.

L’avocat de Gary Wang a indiqué au New York Times que son client « a accepté la responsabilité de ses actes et prend au sérieux ses obligations de témoin coopérant ». Rien n’a filtré du côté de la défense de Caroline Ellison. Le parquet a assorti son annonce d’un avertissement adressé sans détour aux autres anciens cadres du groupe.

Je répète l’appel que j’ai lancé la semaine dernière. Si vous avez pris part à des agissements répréhensibles chez FTX ou chez Alameda, le moment est venu de prendre les devants. Nous avançons vite, et notre patience n’est pas éternelle.

Damian Williams, procureur fédéral du district sud de New York, déclaration vidéo diffusée le 21 décembre 2022 sur le compte du parquet

Ce que les régulateurs reprochent au duo

Deux procédures civiles ont été engagées en parallèle de l’action pénale, l’une par le gendarme boursier américain, l’autre par le régulateur des marchés dérivés. Elles décrivent un mécanisme technique plutôt qu’une négligence, et leurs griefs se recoupent sur quatre points.

  • Une ligne de crédit qualifiée d’essentiellement illimitée, ouverte à Alameda sur la plateforme et jamais portée à la connaissance des clients ;
  • Des fonctions inscrites dans le code de FTX accordant au fonds un avantage de marché, dont des délais d’exécution plus courts et des exemptions de contrôles ;
  • Un jeton maison, le FTT, dont le cours aurait été soutenu artificiellement pour servir de garantie à ces emprunts ;
  • La dissimulation, auprès des investisseurs en fonds propres, de l’ampleur réelle des transferts entre les deux entités.

Le président du gendarme boursier, Gary Gensler, a résumé l’affaire en parlant d’un château de cartes dont la valeur reposait sur ce jeton. Sanjay Wadhwa, directeur adjoint de la division de l’application, a décrit les deux prévenus comme des participants actifs à un dispositif destiné à cacher des informations déterminantes. Le régulateur des dérivés retient une formulation plus sèche encore, évoquant un siphonnage secret et imprudent des avoirs déposés par la clientèle. Ces griefs prolongent les poursuites civiles engagées la semaine précédente contre le fondateur du groupe.

Bankman-Fried ramené aux États-Unis sous escorte fédérale

Arrêté à Nassau le 12 décembre, l’ancien patron de FTX a renoncé à contester son extradition lors d’une audience aux Bahamas le 21 décembre. Il se trouvait le soir même sous la garde du FBI et en route vers les États-Unis, où la loi impose une présentation devant un juge de Manhattan dans les deux jours suivant son arrivée. Sa comparution était attendue dès le 22 décembre, sans qu’il ait encore indiqué comment il entendait plaider.

Les charges pesant sur lui couvrent la fraude, le détournement de fonds de clients vers des acquisitions immobilières, des prêts, des investissements hasardeux via Alameda et des dons politiques. Huit chefs d’accusation exposent le fondateur à 115 ans de réclusion en cas de condamnation sur l’ensemble, un plafond théorique que les juges américains prononcent rarement. Le calcul de l’accusation se lit ailleurs : deux anciens intimes prêts à témoigner valent mieux qu’une reconstitution comptable.

Un inventaire qui avance moins vite que le trou

Pendant que la procédure pénale s’accélère, les liquidateurs cherchent environ 8 milliards de dollars de fonds manquants. La nouvelle directrice financière de FTX, Mary Cilia, a fait état d’un peu plus d’un milliard de dollars d’actifs identifiés à ce stade, un écart qui donne la mesure du travail restant. Retrouver des actifs et les restituer sont deux exercices différents, le second passant par le tribunal des faillites.

Environ 720 millions de dollars de liquidités ont été localisés dans des établissements financiers américains autorisés par le ministère de la Justice à détenir ces fonds. Quelque 130 millions se trouvent au Japon et 6 millions ont été réservés aux dépenses opérationnelles, dont les salaires. Les 423 millions restants dorment dans des établissements non autorisés, pour l’essentiel chez un seul courtier.

Cette dispersion n’a rien d’accidentel pour qui a lu l’absence de comptabilité fiable relevée à l’ouverture de la faillite. Des fonds spécialisés dans la dette décotée ont d’ailleurs commencé à sonder les créances des clients bloqués, signe qu’un marché secondaire se forme sur les promesses de remboursement. Racheter une créance à quelques centimes suppose de parier sur des années de procédure, ce qui en dit long sur les délais anticipés par les professionnels.

Le traçage des fonds bute sur le système bancaire

Le dirigeant de Blockchain.com, Peter Smith, s’exprimait le 20 décembre sur Fox Business à propos de l’analyse en chaîne appliquée au dossier. Son constat va à rebours d’une idée répandue : la difficulté ne vient pas de la blockchain, dont chaque transaction reste publique et horodatée, mais du moment où l’argent la quitte. Une fois converti et logé sur un compte bancaire, un flux redevient opaque pour ceux qui le suivaient jusque-là.

Le paradoxe mérite d’être relevé au moment où le secteur est accusé d’opacité par construction. Les registres publics ont permis de repérer en quelques heures la liquidation du jeton FTT, dont la vente par le principal concurrent de FTX avait déclenché la panique de novembre. Ce sont les zones hors chaîne qui résistent aux enquêteurs, celles où l’on retrouve les mécanismes classiques de la fraude financière.

Ce que l’accusation gagne réellement avec deux témoins

Un dossier de fraude se joue sur l’intention, et l’intention se démontre mal avec des tableurs. Deux anciens dirigeants qui reconnaissent avoir su, qui datent les décisions et nomment ceux qui les ont prises, apportent à l’accusation ce qu’aucune expertise comptable ne fournit. La coopération se paie en général par une réduction de peine, arbitrage que les intéressés ont visiblement jugé favorable après l’abandon du sauvetage envisagé par Binance.

Pour un investisseur, la leçon est moins spectaculaire que le feuilleton judiciaire mais plus durable. Le risque qui a coûté le plus cher en 2022 n’était pas la volatilité des cours, il était logé dans le bilan des intermédiaires eux-mêmes, hors de portée du regard des clients. Un actif détenu chez un tiers reste une créance sur ce tiers, quelle que soit la technologie sous-jacente, et c’est précisément la démonstration que ce dossier est en train de faire, chef d’accusation après chef d’accusation.

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