FTX sans comptabilité fiable : ce que décrit le dépôt du 17 novembre au Delaware

Le nouveau directeur général de FTX décrit une société sans contrôle centralisé de sa trésorerie et sans liste fiable de ses comptes bancaires. Le dossier chiffre aussi les prêts consentis aux dirigeants, dont un milliard de dollars à Sam Bankman-Fried.

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Les pièces déposées le 17 novembre 2022 devant le tribunal du district du Delaware ont livré la première description officielle de l’état interne de FTX. Les avocats de la plateforme y évoquent un manque presque total de documents d’entreprise fiables et un style de direction qu’ils qualifient de non conventionnel.

Une procédure de chapitre 11 place une société sous protection du tribunal le temps de réorganiser ses dettes, et impose à ses nouveaux dirigeants de dresser un état des lieux sous serment. C’est cet exercice qui a rendu publics des détails qu’aucun communiqué n’aurait livrés. Reste la question que se posent les utilisateurs restés sans accès à leurs fonds : que peut-on récupérer d’une entreprise dont personne ne connaît la liste des comptes bancaires ?

Ce que le dépôt du 17 novembre décrit

Le document confirme les craintes exprimées depuis une semaine par les clients de la plateforme. Il décrit une organisation où les procédures comptables des entités contrôlées par Sam Bankman-Fried n’étaient pas fiables, où la trésorerie n’était pas pilotée de façon centralisée, et où la liste précise des comptes bancaires et de leurs signataires faisait défaut.

Les états financiers rassemblés par l’ancien dirigeant avant sa démission n’incluaient pas les dettes envers les clients. Autrement dit, l’engagement le plus lourd de la société, celui qui la reliait aux déposants, n’apparaissait pas dans les comptes présentés. Le dépôt relève par ailleurs que Sam Bankman-Fried et son cofondateur Gary Wang recouraient à des outils de sécurité jugés non sécurisés pour la gestion des actifs numériques.

Cette accumulation d’anomalies a conduit le nouveau directeur général à formuler un jugement d’ensemble, dont la sévérité a marqué tout le secteur.

Un dirigeant rompu aux faillites hors norme

John Jay Ray III a pris la direction de FTX le 11 novembre, jour du dépôt de bilan. Son nom n’est pas inconnu des tribunaux américains : il avait déjà été appelé pour dénouer la crise d’Enron, dossier qui a longtemps servi de mètre étalon en matière de défaillance comptable. Ses quarante années de carrière lui donnent un point de comparaison que peu de professionnels possèdent.

C’est précisément cette expérience qui donne son poids à la formule qu’il a versée au dossier.

Jamais, au cours de ma carrière, je n’ai vu un échec aussi complet des contrôles internes et une absence aussi totale d’informations financières dignes de confiance.

John Jay Ray III, directeur général de FTX, déclaration déposée le 17 novembre 2022 devant le tribunal du district du Delaware

Les prêts consentis aux dirigeants

Le dépôt détaille aussi les sommes prêtées à l’intérieur du groupe, une pratique qui explique en partie la porosité entre la plateforme et sa société sœur de trading. Les montants recensés dressent un tableau sans équivalent dans le secteur :

  • 1 milliard de dollars prêtés à Sam Bankman-Fried lui-même, via Alameda Research ;
  • 543 millions de dollars accordés à Nishad Singh, directeur de l’ingénierie ;
  • 55 millions de dollars accordés à Ryan Salame, dirigeant de la filiale bahaméenne ;
  • origine des fonds indéterminée, les documents ne permettant pas de dire s’ils venaient des bénéfices de trading ou des dépôts des clients.

Ce dernier point est le plus lourd de conséquences. L’incertitude sur la provenance du capital prêté vaut à elle seule constat d’absence de traçabilité, et elle conditionne tout ce que les créanciers pourront réclamer par la suite.

Le nouveau dirigeant n’a pas été le seul à alimenter le dossier. L’ancien y a contribué à sa manière, par un canal aussi inhabituel qu’accablant.

Les messages de Sam Bankman-Fried versés au dossier

Les avocats ont décrit les publications de Sam Bankman-Fried sur Twitter depuis le dépôt de bilan comme incessantes et perturbatrices pour la procédure. Le document lui reproche de soutenir les efforts des liquidateurs provisoires bahaméens pour élargir le périmètre de la procédure ouverte aux Bahamas, afin de saper les dossiers américains de chapitre 11 et de déplacer des actifs vers des comptes placés sous le contrôle du gouvernement de l’archipel.

Le dépôt cite également un entretien accordé à une journaliste de Vox par messages privés, dans lequel l’ancien dirigeant semble reconnaître avoir usé de postures militantes pour amadouer les régulateurs, et admettre que le bilan d’Alameda était imbriqué avec celui de FTX. Une de ses réponses suggère qu’à un moment donné, les dépôts des utilisateurs de la plateforme étaient virés directement sur le compte bancaire d’Alameda. Ces échanges éclairent d’un jour cru les premières alertes sur le jeton FTT et le bilan d’Alameda, restées sans réponse pendant plusieurs jours.

Cent trente sociétés, deux procédures, deux pays

Un argument central des avocats consiste à demander que l’ensemble des procédures se déroule devant un seul tribunal. Le chapitre 11 déposé dans le Delaware couvre environ 130 sociétés affiliées à la plateforme, ce qui donne une idée de l’enchevêtrement juridique construit autour de l’activité.

Une procédure distincte, relevant du chapitre 15, a été ouverte à New York au nom de FTX Digital Markets, la division installée aux Bahamas. Ce type de dépôt intervient lorsqu’une société possède des entités réparties dans plusieurs juridictions. La bataille de compétence qui s’engage entre les deux dossiers déterminera qui contrôle les actifs, à un moment où une sortie de fonds de 600 millions de dollars restait inexpliquée.

Ce que l’absence de comptabilité change pour un déposant

Confier des cryptomonnaies à une plateforme revient à échanger un actif au porteur contre une créance sur une société. Tant que cette société tient une comptabilité vérifiable, la créance a un sens et se défend devant un juge. Quand les comptes n’existent pas, la créance devient une ligne dans un tableau introuvable, et le délai de récupération se compte en années.

Le secteur a réagi vite sur ce terrain, et la parade choisie en dit long sur ses limites. La publication de preuves de réserves par les grandes plateformes s’est imposée en quelques jours comme réponse minimale, même si un instantané de portefeuilles ne dit rien du passif en face. La distinction entre actifs affichés et engagements réels est exactement celle que le dépôt du 17 novembre met en lumière, et le retrait de Binance après un examen éclair des comptes avait déjà servi d’avertissement.

L’affaire pose au fond une question de gouvernance ordinaire, celle que n’importe quel épargnant se pose devant un intermédiaire financier : qui vérifie les comptes, et selon quelles règles. Les réponses viendront des tribunaux et des régulateurs, mais elles se construisent aussi dans le choix de chaque détenteur entre la conservation autonome et la commodité d’une plateforme. C’est cet arbitrage que l’hiver 2022 aura remis au centre.

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