Trente-six heures pour renoncer : Binance abandonne le sauvetage de FTX

Binance a signé une lettre d'intention pour reprendre FTX, puis s'est retiré le lendemain soir après examen des comptes. Le marché découvre qu'aucun repreneur ne viendra combler les 8 milliards de dollars manquants.

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Une lettre d’intention n’est pas un contrat. Elle ouvre une période d’examen des comptes pendant laquelle l’acquéreur potentiel peut se retirer sans indemnité, et c’est exactement ce que Binance a fait en trente-six heures à peine, après avoir annoncé le 8 novembre 2022 qu’il volait au secours de FTX. Le 9 au soir, le rachat était mort.

Ce revirement laisse la deuxième plateforme d’échange mondiale sans repreneur, avec des retraits suspendus et un trou que le Wall Street Journal chiffre à au moins 8 milliards de dollars de fonds clients immobilisés. Le marché, lui, a compris que personne ne viendrait. Que reste-t-il à un secteur qui vient de découvrir que son deuxième acteur ne tenait debout que par son propre jeton ?

La chronologie d’un sauvetage avorté

Tout part d’une information publiée le 2 novembre par CoinDesk : le bilan d’Alameda Research, la société de trading sœur de FTX, reposait pour une large part sur le FTT, le jeton émis par la plateforme elle-même. Un actif que l’on émet soi-même ne constitue pas une garantie, puisque sa valeur dépend de la santé de celui qui l’émet.

Binance a annoncé quelques jours plus tard qu’il liquiderait l’intégralité de ses FTT, reçus lors de sa sortie du capital de FTX. Le prix du jeton s’est effondré, les clients se sont rués vers la sortie, et la plateforme a suspendu ses retraits. Le 8 novembre, Binance signait une lettre d’intention pour reprendre l’activité internationale, présentée comme un apport de liquidité destiné à protéger les déposants.

Le 9 au soir, tout s’arrête. Un porte-parole de Binance confirme à CoinDesk que le projet est abandonné. Dans les heures qui suivent, le FTT perd encore 32 %, pour tomber autour de 2,41 dollars contre plus de 22 une semaine plus tôt.

Les motifs avancés par le repreneur pressenti

Le communiqué de Binance tient en trois éléments : l’examen des comptes, les articles de presse sur la mauvaise gestion des fonds clients, et les enquêtes présumées d’agences américaines. Aucune de ces raisons n’est chiffrée publiquement, mais leur simple juxtaposition suffit à disqualifier une reprise, puisqu’elle expose l’acquéreur à un passif dont il ne connaît pas l’étendue.

Le texte transmis à la presse va plus loin que l’annonce publique, en assumant l’échec de la tentative et ses conséquences pour les particuliers. Il ajoute une conviction que la suite de la décennie mettra à l’épreuve : le marché finirait par éliminer les acteurs qui détournent les fonds des utilisateurs.

Au départ, nous espérions pouvoir soutenir les clients de FTX en apportant de la liquidité, mais les problèmes dépassent notre contrôle et notre capacité à aider. Chaque fois qu’un acteur majeur d’un secteur fait défaut, ce sont les particuliers qui en subissent les conséquences.

Porte-parole de Binance, déclaration transmise à CoinDesk, 9 novembre 2022

Ce que l’examen des comptes a laissé voir

Les soupçons portent sur un point précis : FTX aurait employé les dépôts de ses clients pour financer les positions d’Alameda après l’effondrement de Terra au printemps 2022. Le déroulé de la chute de LUNA avait laissé des pertes considérables chez tous les acteurs exposés, et renflouer discrètement une société sœur revenait à transformer un dépôt en prêt non consenti.

Sam Bankman-Fried avait pourtant assuré publiquement que les avoirs des clients étaient intégralement protégés, avant de supprimer le message. La SEC et le ministère américain de la Justice se sont saisis du dossier pour d’éventuelles violations de la réglementation sur les titres financiers, ce qui place la reprise hors de portée d’un acquéreur privé.

L’onde de choc, secteur par secteur

L’exposition à FTX ne se limite pas aux comptes des particuliers. Selon CoinDesk, de nombreuses entreprises du secteur avaient placé des fonds, fourni de la liquidité ou prêté à la plateforme, ce qui propage la défaillance bien au-delà de son périmètre.

  • Les fonds déposés sur la plateforme par des sociétés de gestion et des projets, gelés du jour au lendemain ;
  • Les teneurs de marché qui y logeaient leur inventaire pour animer les carnets d’ordres ;
  • Les prêteurs qui avaient accepté du FTT en garantie de lignes de crédit ;
  • Les start-up financées par le véhicule de capital-risque du groupe, privées de leurs prochains versements.

Le schéma rappelle celui de l’été précédent, quand la liquidation de Three Arrows Capital avait entraîné ses créanciers, puis la mise en faillite de Voyager Digital. Les mêmes chaînes de garanties croisées produisent les mêmes cascades, à une échelle simplement plus grande.

Bitcoin sous 16 000 dollars, un plancher qui ne doit rien au hasard

Le bitcoin est passé sous les 16 000 dollars pour la première fois depuis novembre 2020, soit un recul de 77 % par rapport à son sommet historique de novembre 2021. Le seuil des 19 000 dollars, qui avait tenu pendant l’essentiel de l’année, a cédé en quelques heures.

La mécanique est connue : quand un acteur central doit vendre, il vend ce qui se vend, c’est-à-dire les actifs les plus liquides. Le bitcoin et l’ether encaissent donc le premier choc, avant que les jetons plus étroits ne décrochent bien davantage une fois la liquidité retirée de leurs carnets.

Un investisseur qui raisonne en années lira cette séquence autrement qu’un opérateur à effet de levier. La capitulation nettoie les positions financées à crédit, et elle laisse le réseau lui-même parfaitement fonctionnel : aucun bloc n’a manqué pendant que FTX s’effondrait.

Ce que la défaillance d’un intermédiaire laisse intact

La distinction que cette semaine impose est celle qui sépare le protocole de l’entreprise qui en vend l’accès. FTX n’était pas une blockchain, c’était un courtier doublé d’un dépositaire, et sa chute ne dit rien de la solidité des réseaux sur lesquels il opérait. Les alertes lancées quelques jours plus tôt autour du jeton maison visaient un bilan d’entreprise, pas une technologie.

Reste à savoir ce que les régulateurs européens retiendront de l’épisode au moment de finaliser leur cadre. Exiger la ségrégation des avoirs clients et la publication régulière des réserves répondrait au problème constaté ici, là où un durcissement indifférencié pousserait les acteurs vers des juridictions moins regardantes.

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