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- Une transcription tenue sous scellés jusqu’au 23 décembre
- Ce que l’ancienne dirigeante d’Alameda a reconnu devant la juge
- Juin 2022, le moment où les prêteurs ont rappelé leurs fonds
- Gary Wang et les lignes de code qui changeaient les règles
- Des cautions et des peines encourues sans commune mesure
- Une manipulation de cours qui reste à juger séparément
Un plaidoyer de culpabilité produit un document que le public voit rarement : la transcription de l’audience, où le prévenu doit exposer lui-même, phrase par phrase, ce qu’il reconnaît avoir fait. Celle de Caroline Ellison, ancienne directrice générale d’Alameda Research, est restée sous scellés quelques jours avant d’être rendue publique. Elle décrit un mécanisme d’emprunt sans plafond entre le fonds de trading et la plateforme FTX.
Le document intéresse bien au-delà du feuilleton judiciaire américain. Il donne, pour la première fois de la bouche d’une dirigeante, la mécanique comptable par laquelle des dépôts de clients ont financé les positions d’un fonds. Les bilans trimestriels y tiennent un rôle central, ce qui déplace le sujet de la technologie vers l’audit. Que contient exactement cette transcription, et qu’ajoute-t-elle à ce que l’on savait déjà ?
Une transcription tenue sous scellés jusqu’au 23 décembre
L’audience s’est tenue le 19 décembre devant la juge fédérale Ronnie Abrams, au tribunal de Manhattan. Le compte rendu n’a été descellé que le vendredi 23 décembre, une fois les deux plaidoyers rendus publics par le parquet. Le maintien sous scellés répondait à une crainte précise selon les pièces du dossier : révéler la coopération des deux anciens cadres risquait de compliquer l’extradition de Sam Bankman-Fried.
Ce dernier avait été arrêté à Nassau le 12 décembre et n’est arrivé sur le sol américain que le mercredi 21. La chronologie explique le décalage entre la date des audiences et celle de leur publication. Cinq jours séparent l’aveu de sa mise à disposition du public, un délai court à l’échelle d’une procédure fédérale mais suffisant pour sécuriser le transfert du principal prévenu.
Le fondateur de FTX n’a toujours pas indiqué comment il plaiderait. Il a reconnu des défaillances dans la gestion des risques tout en contestant l’existence d’une responsabilité pénale de sa part. La transcription complique nettement cette ligne de défense, puisqu’elle fait dire à son ancienne compagne et associée qu’un accord de dissimulation existait entre eux.
Ce que l’ancienne dirigeante d’Alameda a reconnu devant la juge
Caroline Ellison a déclaré s’être entendue avec Sam Bankman-Fried pour cacher aux investisseurs, aux prêteurs et aux clients de FTX que le fonds pouvait emprunter des sommes illimitées à la plateforme. Des dirigeants de FTX et des parties liées auraient par ailleurs reçu des milliards de dollars de prêts d’Alameda. La dissimulation passait par les documents comptables eux-mêmes, pas seulement par le silence.
Nous avons préparé certains bilans trimestriels qui dissimulaient l’ampleur des emprunts d’Alameda et les milliards de dollars de prêts qu’Alameda avait consentis à des dirigeants de FTX et à des parties liées.
Caroline Ellison, devant la juge fédérale Ronnie Abrams, audience de plaidoyer du 19 décembre 2022 à Manhattan, transcription descellée le 23 décembre
Elle a ajouté regretter profondément ses actes et indiqué participer aux efforts de récupération des avoirs de la clientèle. Cette formule n’a rien d’anodin dans une audience de ce type : elle prépare la phase de détermination de la peine, où la coopération pèse lourd. Reconnaître les faits et aider à réparer sont deux engagements distincts, et le second se vérifie sur la durée.
Juin 2022, le moment où les prêteurs ont rappelé leurs fonds
La transcription date le point de bascule. À l’été, des créanciers d’Alameda ont exigé le remboursement des prêts consentis au fonds, dans un marché qui venait d’encaisser l’effondrement de Terra et la faillite de plusieurs prêteurs. Caroline Ellison a déclaré s’être alors accordée avec d’autres pour puiser des milliards de dollars dans les fonds des clients de FTX afin d’honorer ces appels. Elle a précisé savoir que les clients ignoraient ce montage.
Le détail éclaire la nature du problème. Une plateforme dépositaire n’a normalement aucune raison de subir le sort de son actionnaire ou d’une entité sœur, puisque les avoirs de la clientèle ne lui appartiennent pas. La ségrégation des actifs est ce qui distingue un dépositaire d’un emprunteur, et c’est exactement ce que le dossier montre absent chez FTX, comme le laissait déjà pressentir l’absence de comptabilité d’entreprise fiable constatée à l’ouverture de la faillite.
Gary Wang et les lignes de code qui changeaient les règles
Lors d’une audience distincte tenue le même 19 décembre, le cofondateur de FTX a déclaré avoir reçu pour instruction de modifier le code de la plateforme afin d’accorder à Alameda des privilèges particuliers. Il a précisé avoir su, dans le même temps, que d’autres assuraient aux investisseurs et aux clients que le fonds ne bénéficiait d’aucun traitement de faveur. Il n’a pas nommé la personne dont il tenait ces instructions.
Le développeur a également indiqué qu’il savait que son travail était répréhensible. Ce point est décisif : une fonctionnalité mal conçue relève de la faute technique, une fonctionnalité conçue pour tromper relève du droit pénal. La frontière se joue sur l’intention, pas sur le code, ce que l’unité de procureurs dédiée à la criminalité numérique créée en septembre était précisément chargée d’établir.
Des cautions et des peines encourues sans commune mesure
Les conditions de remise en liberté et les peines théoriques encourues par les trois protagonistes donnent la hiérarchie que l’accusation établit entre eux à ce stade de la procédure.
- Sam Bankman-Fried a été libéré le 22 décembre contre une caution de 250 millions de dollars, présentée par de nombreux juristes comme la plus élevée jamais fixée avant procès, et assigné au domicile californien de ses parents ;
- Caroline Ellison et Gary Wang ont chacun été libérés contre une caution de 250 000 dollars, soit mille fois moins ;
- Les sept chefs retenus contre l’ancienne dirigeante d’Alameda l’exposent à un maximum théorique de 110 ans de réclusion, contre 50 ans pour le cofondateur de la plateforme ;
- Les huit chefs visant le fondateur du groupe portent son maximum théorique à 115 ans.
Ces plafonds relèvent de l’arithmétique légale et non du pronostic : les juges fédéraux américains suivent des lignes directrices qui aboutissent en pratique à des peines très inférieures, d’autant plus basses que la coopération est réelle. L’écart entre les deux cautions dit surtout l’appréciation du risque de fuite. Le procureur Nicolas Roos a de son côté annoncé le 22 décembre que le procès s’appuierait sur plusieurs témoins collaborateurs et qualifié les faits de fraude d’une ampleur considérable.
Une manipulation de cours qui reste à juger séparément
Le volet civil se poursuit en parallèle du pénal. Le gendarme boursier américain et le régulateur des marchés dérivés reprochent à Caroline Ellison d’avoir soutenu artificiellement le cours du FTT, le jeton maison de la plateforme, qui servait de garantie aux emprunts du fonds. Ce grief-là ne figure pas parmi les faits reconnus dans la transcription, et il devra être établi devant un autre juge, dans les poursuites civiles engagées mi-décembre.
Un actif dont l’émetteur fixe indirectement la valeur et qui sert ensuite de collatéral à ses propres emprunts pose un problème que la blockchain ne résout pas. Le registre enregistre fidèlement des transactions, il ne dit rien de la sincérité du bilan qui les motive. Ce que cette transcription met en cause tient à la comptabilité, pas au protocole, et c’est peut-être l’enseignement le plus utile à retenir pour qui confie ses avoirs à un intermédiaire, quel qu’il soit.

