Temasek efface ses 275 millions investis dans FTX et reconnaît un pari mal placé

Le fonds d'État singapourien passe la totalité de sa participation dans FTX par pertes et profits, après huit mois de vérifications préalables qui n'ont rien vu venir. La ligne ne pèse que 0,09 % du portefeuille, mais elle embarrasse tout le capital-risque institutionnel entré dans la crypto.

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Le 17 novembre 2022, la société d’investissement d’État de Singapour a publié une déclaration que peu d’acteurs de son rang acceptent de signer. Temasek gère un portefeuille de 403 milliards de dollars singapouriens, détenu à 100 % par le gouvernement, et figure parmi les investisseurs institutionnels les plus scrutés d’Asie. Elle vient d’annoncer la dépréciation intégrale de ses 275 millions de dollars placés dans FTX, quelques jours après le dépôt de bilan de la plateforme.

Une dépréciation, en comptabilité, consiste à ramener à zéro la valeur inscrite au bilan d’un actif dont on n’attend plus rien. Temasek n’attend donc plus rien de FTX, et le dit sans attendre l’issue de la procédure judiciaire ouverte au Delaware. La ligne ne pesait que 0,09 % de son portefeuille, un montant qui ne menace ni ses notations ni ses équilibres. Reste une question autrement plus gênante pour la place financière : comment un investisseur doté de huit mois de vérifications préalables et de conseils juridiques dans plusieurs juridictions a-t-il pu ne rien voir ?

Deux tickets, deux entités, 275 millions de dollars

Le dossier FTX ne tenait pas en une seule opération. Temasek a détaillé, dans sa déclaration, la composition exacte de son engagement, entré au capital de deux structures juridiquement distinctes sur deux tours de table successifs :

  • 210 millions de dollars pour une participation minoritaire d’environ 1 % dans FTX International, l’entité offshore qui concentrait l’essentiel des volumes ;
  • 65 millions de dollars pour une participation minoritaire d’environ 1,5 % dans FTX US, la filiale américaine soumise à un régime réglementaire séparé ;
  • deux tours de financement échelonnés d’octobre 2021 à janvier 2022, au sommet de la valorisation de la plateforme.

La thèse d’investissement, telle que Temasek l’a exposée, ne portait pas sur les cryptomonnaies elles-mêmes. Le fonds cherchait une exposition neutre aux marchés numériques par le biais de l’infrastructure, c’est-à-dire une place de marché rémunérée par des commissions, sans risque de trading ni de bilan. La société précise n’avoir, à ce jour, aucune exposition directe aux cryptomonnaies. La nuance est réelle, et elle explique pourquoi la perte reste circonscrite.

Huit mois de vérifications préalables, et un angle mort

La déclaration décrit un processus de diligence qui s’est étalé de février à octobre 2021, soit environ huit mois. Les états financiers audités de FTX ont été examinés et montraient une société rentable. Le gros de l’effort a porté sur le risque réglementaire : licences, conformité anti-blanchiment, connaissance client, sanctions internationales, cybersécurité. Des cabinets juridiques externes ont été mandatés dans les juridictions clés.

Temasek indique aussi avoir recueilli des retours qualitatifs auprès de salariés, d’acteurs du secteur et d’autres investisseurs. Rien, dans cet inventaire, ne relève de la négligence apparente. Ce qui manque, en revanche, saute aux yeux : aucune de ces vérifications ne portait sur la séparation effective entre fonds des clients et comptes propres de la plateforme, ni sur les flux entre FTX et sa société sœur de trading. C’est précisément là que les rapports ultérieurs ont situé la faute.

La déclaration reconnaît d’ailleurs cette limite en termes mesurés, en rappelant qu’un processus de diligence peut atténuer certains risques sans jamais les éliminer tous. Un investisseur détenant environ 1 % du capital ne siège pas au conseil d’administration, ne consulte pas les comptes internes en continu et dépend de ce que la direction veut bien lui montrer. La position minoritaire achète une exposition, pas un droit de regard.

Ce que la déclaration du 17 novembre reconnaît

Le passage le plus commenté du communiqué ne parle ni de comptabilité ni de gouvernance. Il porte sur le jugement humain, et sur la confiance accordée à un fondateur de trente ans que l’ensemble du capital-risque américain avait adoubé avant Singapour. Temasek y écrit :

Il ressort de cet investissement que notre confiance dans les actes, le jugement et le leadership de Sam Bankman-Fried, forgée au fil de nos échanges avec lui et des avis exprimés dans nos discussions avec d’autres, semble avoir été mal placée.

Temasek, communiqué « FTX Statement », publié le 17 novembre 2022

L’aveu est rare dans le langage feutré des fonds souverains, et il vaut plus qu’une contrition de circonstance. Il déplace le diagnostic du terrain technique vers celui de la confiance interpersonnelle, celui-là même que la blockchain prétendait rendre inutile. Une plateforme centralisée reste un intermédiaire classique, avec un dirigeant, une comptabilité opaque au regard extérieur et des incitations à dissimuler.

Une perte indolore à l’échelle du portefeuille

Rapportée aux 403 milliards de dollars singapouriens du portefeuille au 31 mars 2022, la ligne FTX représentait 0,09 % de la valeur nette totale. Temasek le rappelle sans chercher à minimiser, et annonce dans le même mouvement une revue interne destinée à en tirer des enseignements. Les investissements en phase d’amorçage constituent environ 6 % de son portefeuille et ont dégagé, sur la décennie, des taux de rendement interne situés dans le milieu de la fourchette à deux chiffres.

Ce cadrage est honnête et il rappelle une mécanique élémentaire du capital-risque : le risque y est binaire, une ligne sur dix compense les neuf autres, et personne ne s’engage sur ce terrain sans provisionner l’échec. La différence, ici, tient à la nature de la perte. Une start-up qui échoue commercialement laisse un produit et des équipes. Une plateforme accusée d’avoir puisé dans les dépôts de ses clients ne laisse rien, sinon un dossier judiciaire.

Le risque binaire, admis mais mal évalué

Temasek n’est pas seule. Sequoia Capital, SoftBank et le fonds de pension Ontario Teachers ont annoncé des dépréciations comparables dans les jours qui ont suivi la faillite. La singularité du fonds singapourien tient à sa transparence : il a publié le détail de ses montants, de son calendrier et de sa méthode, là où d’autres se sont contentés d’un communiqué de trois lignes.

Cette séquence intervient au moment où Singapour resserre son propre cadre, avec les restrictions préparées par le régulateur monétaire sur l’effet de levier et les stablecoins. La cité-État a longtemps cultivé une image d’accueil favorable aux acteurs numériques ; elle paie désormais cette réputation en visibilité négative, un fonds public figurant parmi les victimes les plus exposées de l’affaire.

Le rapprochement avec le retrait de Binance du projet de rachat, une semaine plus tôt, éclaire la vitesse à laquelle le dossier s’est refermé. Entre le premier signalement public d’un déséquilibre au bilan et la dépréciation d’un fonds souverain, il s’est écoulé une dizaine de jours.

Après FTX, la preuve plutôt que la parole

La leçon que Temasek dit vouloir tirer porte sur les limites de l’audit externe appliqué à une entreprise qui contrôle ses propres registres. Un état financier certifié ne dit rien de la destination réelle des dépôts si l’auditeur n’a pas accès aux clés qui les détiennent. C’est exactement le vide que les dispositifs de preuve de réserves cherchent aujourd’hui à combler, avec des résultats encore inégaux d’une plateforme à l’autre.

Pour un particulier, la portée du raisonnement est directe. Si un investisseur professionnel disposant de huit mois de travail, de cabinets d’avocats et d’un accès direct à la direction s’est trompé, la marge d’un épargnant qui lit une page d’accueil est mince. Les réflexes de vérification personnelle avant d’engager des fonds gardent leur valeur, à condition d’admettre ce qu’ils ne couvriront jamais : ce qui se passe dans les comptes internes d’une société privée.

Reste à savoir ce que les institutionnels feront de cette expérience. Un retrait complet du secteur signerait la fin d’une décennie d’expérimentation ; un retour sélectif, orienté vers les actifs dont la détention se vérifie sur une chaîne publique plutôt que sur la parole d’un dirigeant, dessinerait une autre trajectoire. La ligne de partage passera par la vérifiabilité, et les prochains tours de table diront de quel côté elle s’est établie.

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