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Il y a des départs qui passent inaperçus et d’autres qui déplacent l’équilibre d’une institution entière. Le 25 septembre, Hester Peirce a annoncé qu’elle quitterait la Securities and Exchange Commission le 2 octobre, après huit ans passés à défendre la crypto de l’intérieur du gendarme boursier américain.
Surnommée « Crypto Mom » par le secteur, la commissaire dirigeait depuis février 2025 la Crypto Task Force, la cellule chargée de réécrire la façon dont le droit des valeurs mobilières s’applique aux actifs numériques. Son retrait laisse une commission de cinq sièges avec seulement deux membres, au moment précis où les règles qu’elle a portées entrent en application. Faut-il y voir un coup de frein pour la régulation crypto américaine, ou au contraire la fin de toute résistance interne ?
Huit ans de dissidence avant de devenir la norme
Hester Peirce siège à la SEC depuis janvier 2018. Pendant les mandats de Jay Clayton puis de Gary Gensler, elle a été la voix discordante face à une régulation par la sanction, signant opinion dissidente sur opinion dissidente quand l’agence multipliait les poursuites contre les plateformes et les émetteurs de jetons.
Le retour de Donald Trump a inversé les rôles. Le 4 février 2025, elle prenait la tête de la Crypto Task Force et dévoilait dans la foulée les dix priorités de la cellule. Son mandat avait pourtant expiré en juin 2025 : elle a prolongé de plus d’un an pour mener ces chantiers.
Elle rejoindra en novembre la faculté de droit de Regent University comme professeure associée. Le calendrier n’a rien d’anodin, car il intervient une fois l’essentiel de son programme sur les rails. Reste à savoir qui tiendra la barre derrière elle.
Une commission de cinq sièges réduite à deux
Après le 2 octobre, la SEC ne comptera plus que son président Paul Atkins et le commissaire Mark Uyeda, tous deux républicains. La démocrate Caroline Crenshaw est partie en janvier 2026, dix-huit mois après l’expiration de son propre mandat, et aucun nom n’a été proposé par la Maison-Blanche pour les sièges vacants.
L’agence ne sera pas paralysée pour autant. D’après FinanceFeeds, les règles internes de la SEC permettent aux commissaires en poste de former le quorum lorsqu’ils sont moins de trois. En pratique, deux voix suffiront à adopter une règle, sans aucun contradicteur autour de la table. Une nomination suivie d’une confirmation par le Sénat prend souvent de six à douze mois, ce qui promet une commission à effectif réduit pour une bonne partie de 2027.
La succession à la tête de la Crypto Task Force n’a pas davantage été annoncée. Or cette cellule sert d’interlocuteur direct aux plateformes, aux émetteurs et aux gérants d’actifs qui veulent lancer un produit, et son pilotage conditionne le rythme des prochaines autorisations. Les dossiers qu’elle instruit ne manquent pas.
Les chantiers qu’elle laisse ouverts
Hester Peirce part avant d’avoir vu aboutir plusieurs textes qu’elle a portés. Voici les dossiers en cours qui concernent directement les marchés crypto :
- Regulation Crypto Assets, la première règle crypto de la SEC, en consultation publique jusqu’au 20 octobre ;
- deux exemptions de levée de fonds prévues par ce texte, l’une plafonnée à 5 millions de dollars sur quatre ans, l’autre à 75 millions de dollars par période de douze mois ;
- l’exemption d’innovation sur les actions tokenisées, adoptée le 17 septembre pour cinq ans ;
- la nouvelle foire aux questions publiée le 25 septembre sur le marketing des jetons et les jetons représentatifs de staking.
L’exemption d’innovation illustre bien la méthode. Elle autorise des teneurs de marché automatisés sans agrément de bourse classique, à condition que chaque action tokenisée offre les mêmes droits que le titre classique, dividendes et droits de vote compris. La porte ouverte pour cinq ans aux actions tokenisées portera désormais la seule signature d’Atkins et d’Uyeda.
Une lettre de départ en forme de profession de foi
Dans sa lettre de démission, la commissaire évoque « l’honneur de sa vie professionnelle » et résume en une phrase sa conception du métier de régulateur, celle qui a guidé huit années de prises de position.
Maximiser la liberté de chacun de choisir ce qui est le mieux pour lui-même et pour sa famille, dans un cadre réglementaire raisonnable conçu pour lui donner confiance quand il traite avec les autres, est une tâche délicate et d’une importance vitale pour le régulateur.
Hester Peirce, commissaire de la SEC, lettre de démission rendue publique le 25 septembre 2026
La formule dit l’essentiel de sa ligne : protéger l’investisseur sans décider à sa place. Elle tranche avec l’époque où, en 2019, elle regrettait que la seule orientation venue de l’agence soit un défilé de mesures coercitives.
Le même jour que l’annonce, la SEC publiait sa foire aux questions sur les jetons. Le signe d’une machine réglementaire désormais lancée sans elle, qui n’a plus besoin de sa principale avocate pour avancer.
Washington accélère pendant que Bruxelles révise
Vu d’Europe, le contraste est frappant. Les États-Unis ont abandonné la voie législative après l’échec du CLARITY Act au Sénat, et la CFTC a déposé ses propres règles pendant que la SEC avance par exemptions. Deux régulateurs, peu de débats, beaucoup de vitesse : la méthode américaine mise sur l’expérimentation encadrée.
L’Union européenne a pris de l’avance avec MiCA, un cadre complet et lisible pour les 27 États membres, mais sa révision en cours penche plutôt vers davantage de restrictions, notamment sur le rendement des stablecoins. La compétition entre les deux rives se joue désormais sur la souplesse, plus que sur l’existence même d’un cadre.
Deux voix pour tenir le cap jusqu’en 2027
Une institution qui décide à deux gagne en rapidité ce qu’elle perd en solidité. Une règle adoptée sans débat contradictoire reste exposée au prochain changement de majorité, et les exemptions votées en 2026 pourraient être remises en cause dès que de nouveaux commissaires rejoindront la table.
Pour les porteurs de bitcoin ou d’ether, la trajectoire à surveiller n’est donc pas seulement celle des prix. La durabilité des règles écrites à Washington pèsera sur l’arrivée de nouveaux produits, des ETF aux actions tokenisées, et sur la place que les grandes institutions accepteront de donner à la crypto dans leurs portefeuilles.

