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Vous pensiez que le débat sur les stablecoins rémunérés se jouait à Washington ? Il vient de traverser l’Atlantique. La Banque centrale européenne et les banques centrales nationales de l’Union ont rendu leur copie à la Commission, qui prépare la révision de MiCA, et leur message tient en une ligne : aucun rendement sur un stablecoin, ni direct ni déguisé. Prêt, emprunt, staking, montages en cascade, tout y passe.
Un stablecoin est un jeton numérique adossé à une monnaie officielle, conçu pour valoir un euro ou un dollar à tout moment. En Europe, MiCA interdit déjà aux émetteurs et aux plateformes de verser des intérêts à ceux qui en détiennent. Les banquiers centraux veulent désormais boucher les voies de contournement que le marché a trouvées, tout en desserrant une contrainte qui pèse sur les réserves. Que change cette offensive pour vos USDC et vos EURC placés sur une plateforme européenne ?
Une réponse de 57 pages qui vise les rendements indirects
Le document prend la forme d’une contribution de 57 pages du Système européen de banques centrales à la consultation lancée par Bruxelles. Selon CoinDesk, qui l’a analysée le 22 septembre, l’interdiction devrait s’étendre aux activités que MiCA ne couvre pas, à commencer par le prêt, l’emprunt et le staking de cryptoactifs.
La logique est défensive. Un stablecoin prêté sur une plateforme ou déposé dans un protocole finit par rapporter quelque chose à son détenteur, même si l’émetteur ne verse pas un centime. Les banquiers centraux écrivent que ces jetons peuvent être « transformés en dispositifs porteurs de rendement par le prêt, le staking ou d’autres structures superposées », ce qui viderait de sa substance l’interdiction de rémunération directe.
Le texte européen est entré en application en juin 2024 pour les stablecoins, et la Commission avait ouvert au printemps l’audit du règlement lancé en mai. Les contributions tombent maintenant, et celle de Francfort donne le ton des négociations à venir.
Ce que les banques centrales voudraient interdire
La liste des pratiques visées est large, et elle recoupe des produits que beaucoup de plateformes proposent aujourd’hui à leurs clients européens :
- les programmes de « récompenses » versées sur un solde en stablecoins détenu chez un prestataire agréé ;
- le prêt de stablecoins à d’autres utilisateurs ou à des protocoles, rémunéré par un taux d’intérêt ;
- l’emprunt adossé à des stablecoins lorsqu’il sert à générer un revenu pour le déposant ;
- le staking et les montages « superposés » qui transforment un jeton de paiement en produit de placement.
Pour les banques centrales, maintenir et renforcer cette interdiction devrait être « une priorité législative claire », qu’il s’agisse de rémunération directe ou indirecte. L’argument avancé porte sur la concurrence avec les dépôts bancaires, qui eux financent l’économie réelle.
Une monnaie de paiement, pas un livret
Derrière la technique se cache une question de principe. Pour Francfort, un euro numérique privé ne doit jamais devenir un concurrent direct du compte d’épargne bancaire. Si un stablecoin rapportait 4 % sans risque apparent, une partie des dépôts quitterait les banques, qui prêtent aux ménages et aux entreprises.
La monnaie électronique est destinée à effectuer des paiements et non à servir de moyen d’épargne.
Système européen de banques centrales, réponse à la consultation de la Commission européenne sur la révision de MiCA, septembre 2026
Le débat est le même qu’aux États-Unis, où huit fédérations bancaires ont réclamé des restrictions plus dures sur les récompenses en stablecoins. Le CLARITY Act a d’ailleurs échoué au Sénat par 49 voix contre 50 à la mi-septembre, et la question des rendements y pesait lourd. L’Europe, elle, part d’une interdiction déjà en place qu’elle veut élargir.
Le plancher de 60 % en dépôts bancaires sur la sellette
Le même document contient une proposition qui, cette fois, allège la contrainte des émetteurs. MiCA impose de loger au moins 30 % des réserves en dépôts bancaires, et 60 % pour les stablecoins jugés significatifs. Les banquiers centraux proposent de remplacer ce plancher par une échelle de liquidité, inspirée des projets de normes de l’Autorité bancaire européenne :
| Catégorie de stablecoin | Règle actuelle (dépôts bancaires) | Réserves mobilisables en 1 jour | Réserves mobilisables en 5 jours |
|---|---|---|---|
| Significatif | 60 % minimum | 40 % minimum | 60 % minimum |
| Non significatif | 30 % minimum | 20 % minimum | 30 % minimum |
| Logique du contrôle | Où l’argent est placé | Vitesse de conversion en liquide | Vitesse de conversion en liquide |
Le changement de philosophie est net : on ne regarde plus où dorment les réserves, mais la vitesse à laquelle elles redeviennent du cash. L’épisode de 2023 sert de repère, puisque Circle détenait 3,3 milliards de dollars chez Silicon Valley Bank lors de sa faillite, et l’USDC était tombé à 0,87 dollar, selon le Journal du Coin.
Cette souplesse profiterait aux émetteurs d’euros numériques privés, qui pèsent toujours moins de 1 % du marché mondial des stablecoins. Des titres courts rapportent davantage qu’un compte bancaire, ce qui rendrait ces jetons plus rentables à opérer.
Pourquoi le staking se retrouve dans le viseur
Le mot staking recouvre deux réalités que la contribution européenne ne distingue pas toujours. D’un côté, le staking natif d’Ethereum ou de Solana, où l’on immobilise des jetons pour sécuriser un réseau contre une récompense. De l’autre, les produits de plateformes qui promettent un rendement sur des dollars numériques en les faisant tourner dans des protocoles de prêt.
C’est la seconde catégorie que les banques centrales visent explicitement. Un stablecoin n’a pas de réseau à sécuriser, et un « staking » de stablecoin est presque toujours un prêt déguisé à un tiers qui rémunère le risque. Le staking d’ether, dont le rendement s’érode depuis des mois, relève d’une autre logique, que le document ne détaille pas.
La nuance compte pour la suite des négociations. Une rédaction trop large de l’interdiction pourrait englober par ricochet des services de staking légitimes, que les plateformes européennes agréées commencent à peine à structurer. Le texte final dira si le législateur a su tracer la frontière.
La BCE mène d’ailleurs la même bataille sur d’autres fronts, comme son refus de la multi-émission des stablecoins. La vraie question porte désormais sur l’instance qui tranchera, et sur son calendrier.
Une décision qui ne se prendra pas à Francfort
La BCE ne dispose que d’un avis consultatif dans la révision de MiCA. La décision reviendra à la Commission, au Parlement et au Conseil, où les plateformes et les émetteurs pèseront aussi. Rien ne changera donc sur vos comptes avant l’adoption d’un texte révisé, qui prendra plusieurs mois.
La question de fond, elle, ne disparaîtra pas : si le dollar ou l’euro numérique ne peut rien rapporter, le rendement se cherchera ailleurs, dans des fonds monétaires tokenisés accessibles en EURC ou en USDC, dans des obligations courtes ou en dehors de l’Union. L’Europe protège ses banques au risque de pousser l’épargne crypto vers des juridictions moins exigeantes, et c’est ce déplacement discret des capitaux qu’il faudra surveiller.

