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Un agrément MiCA n’est pas un tampon parmi d’autres. Ce régime européen fonctionne comme un passeport : une plateforme autorisée par le régulateur d’un seul État membre peut ensuite servir les 450 millions de résidents de l’Union sans repasser par vingt-six guichets. Perdre ce sésame, c’est perdre l’accès au marché, pas seulement à un pays.
Binance était à quelques signatures de l’obtenir en Grèce. Un bail était prêt à Athènes, un communiqué évoquait déjà une étape majeure pour l’expansion européenne du groupe, et la Commission hellénique des marchés de capitaux avait informé l’ESMA de son intention d’approuver. À la mi-juin 2026, la plus grande plateforme crypto du monde a retiré son dossier avant toute décision formelle.
Le Wall Street Journal a publié le 18 septembre 2026 une enquête qui donne une explication à ce revirement, et elle ne passe par aucun texte réglementaire. Christine Lagarde, présidente de la Banque centrale européenne, aurait demandé au Premier ministre grec de ne pas valider le dossier. Comment une institution sans compétence sur ces agréments a-t-elle pu peser sur l’issue ?
Ce que raconte l’enquête du Wall Street Journal
Le récit du quotidien économique repose sur des personnes proches du dossier. Fin mai 2026, tout pointait vers une approbation : Richard Teng, le directeur général de Binance, planifiait une visite auprès du chef du gouvernement grec, et les équipes préparaient l’installation locale. Début juin, le dossier s’est arrêté net, sans motif écrit.
Un haut responsable du régulateur grec aurait alors expliqué à Binance que la présidente de la BCE souhaitait voir la décision reportée, le temps que l’ESMA récupère la compétence sur les agréments de plateformes. Cette réforme européenne n’est toujours pas adoptée à ce jour, ce qui revenait à suspendre le dossier sine die.
Deux motifs auraient été avancés, selon le journal : le plaidoyer de culpabilité de Binance aux États-Unis en 2023, qui s’était soldé par une amende de 4,3 milliards de dollars, et la crainte de voir la plateforme amplifier l’usage des stablecoins en dollars en Europe. L’ESMA aurait par ailleurs conseillé en privé aux régulateurs nationaux d’écarter les demandes du groupe.
Une intervention que les textes ne prévoient pas
Le règlement MiCA confie l’agrément des prestataires de services sur cryptoactifs aux autorités nationales, et à elles seules. La BCE n’y dispose d’aucun droit de veto, ni même d’un avis consultatif formel. Un porte-parole de l’institution, interrogé par CoinDesk, a rappelé qu’elle n’a aucun rôle institutionnel dans l’autorisation des plateformes.
La Commission hellénique des marchés de capitaux dément pour sa part que ces propos aient été tenus par ses cadres. Deux versions s’opposent donc, et aucune pièce publique ne tranche : il n’existe ni refus motivé, ni recours, ni décision attaquable, puisque Binance a retiré sa demande avant l’échéance. C’est précisément ce qui rend l’épisode difficile à instruire.
Ce que Binance dit de son dossier grec
La plateforme s’est refusée à commenter les révélations, tout en réaffirmant son intention de revenir par la voie réglementaire. Sa responsable Europe avait déjà, cet été, contesté l’idée d’un dossier incomplet, dans des termes qui prennent aujourd’hui un relief particulier.
Notre dossier a été considéré comme complet. Rien ne manquait, rien de substantiel ne restait en suspens.
Gillian Lynch, responsable Europe de Binance, entretien accordé à CoinDesk, début juillet 2026
Le groupe indique viser toujours une autorisation MiCA et regarderait désormais du côté de la France. Sa filiale française conserve un enregistrement PSAN obtenu en mai 2022, statut transitoire qui lui permet d’opérer localement, mais aucun dossier MiCA formel n’a été déposé auprès de l’AMF à ce stade, après l’arrêt de ses activités sous l’ancien régime français.
Qui récupère les clients laissés sans plateforme
Depuis le 1er juillet 2026, les services européens de Binance sont restreints faute d’agrément passeportable. Le départ d’un acteur de cette taille redistribue mécaniquement les positions :
- Coinbase et Kraken, tous deux agréés MiCA, captent l’essentiel des utilisateurs restés sans plateforme domestique ;
- les acteurs européens de taille moyenne gagnent une visibilité qu’ils n’auraient pas obtenue autrement ;
- les 280 prestataires agréés recensés début juillet 2026 se partagent un marché qui vient de perdre son leader mondial ;
- une part des volumes bascule vers des services non régulés, hors du périmètre que MiCA était censé assainir.
Ce dernier point mérite qu’on s’y arrête. Un cadre réglementaire se juge autant à ce qu’il pousse hors de son champ qu’à ce qu’il encadre, et le nombre d’acteurs effectivement autorisés en Europe ne dit rien des flux partis ailleurs.
La concentration qui en résulte pose une question de dépendance. Un marché servi par deux plateformes américaines n’offre pas la même résilience qu’un marché à cinq ou six acteurs de tailles comparables, comme le montrait déjà le recensement des plateformes menacées de fermeture avant la bascule.
L’euro numérique, l’arrière-plan de toute l’affaire
La préoccupation prêtée à Francfort ne porte pas sur la conformité anti-blanchiment de Binance, déjà traitée par ailleurs. Elle porte sur la circulation des stablecoins adossés au dollar en zone euro, que la plateforme aurait contribué à installer plus vite que prévu.
La BCE défend en parallèle son projet d’euro numérique et soutient les émetteurs de stablecoins libellés en euros. Elle avait d’ailleurs appuyé, en avril 2026, une proposition transférant les décisions d’agrément vers l’ESMA. L’écart entre ce soutien public à une réforme et une intervention supposée sur un dossier national reste considérable, mais les deux démarches visent la même centralisation.
Un régulateur qui protège une monnaie publique contre une monnaie privée agit dans son mandat. Un régulateur qui contourne la procédure fragilise ce qu’il défend, parce que la prévisibilité des règles fait partie de ce qui rend une monnaie attractive.
La confiance dans MiCA se joue sur des dossiers comme celui-ci
Rien à ce jour ne prouve que Christine Lagarde ait bloqué Binance. Le Wall Street Journal rapporte des propos tenus par des tiers, contestés par l’autorité grecque, sans document à l’appui. L’allégation ne vaut pas verdict, et il serait imprudent de la traiter autrement.
Elle vaut en revanche signal. MiCA a été vendu comme un gage de lisibilité aux investisseurs européens : des critères publics, un guichet national, un passeport à la clé. Un dossier qui s’arrête sans refus écrit, sur une conversation que personne ne confirme, abîme cette promesse plus sûrement qu’un rejet motivé.
La suite se lira dans les prochains dépôts de dossiers, en France ou ailleurs. Un agrément accordé à Binance sur des critères explicites refermerait l’épisode ; un second dossier qui s’enlise dans le silence lui donnerait rétrospectivement raison. Entre les deux se joue ce que vaut réellement la signature d’un régulateur national européen.

