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Un actif du monde réel tokenisé, c’est un bien qui existe hors de la blockchain, une part de fonds monétaire, une action, un bon du Trésor ou un morceau d’immeuble, inscrit sur un registre public sous forme de jeton échangeable en continu. Le secteur a longtemps été raconté en milliards de dollars immobilisés. Un autre compteur vient de basculer, et il raconte une histoire différente.
Le 15 juillet, Solana a franchi les 300 130 portefeuilles détenant au moins un actif réel tokenisé, un record historique d’après les données de rwa.xyz, confirmé par la Fondation Solana. Ce chiffre place le réseau devant Ethereum, Plume et BNB Chain sur ce classement précis. Il ne mesure pourtant ni la valeur, ni les volumes.
La nuance n’est pas cosmétique. Sur la valeur totale, Ethereum conserve une avance de un à cinq. Que signifie alors passer premier sur un compteur où l’on ne compte ni les milliards ni les transactions, mais les personnes ?
Un compteur de portefeuilles, pas un compteur de milliards
Ethereum héberge environ 16 milliards de dollars d’actifs réels tokenisés, contre 3,32 milliards pour Solana. L’écart de valeur reste écrasant, et personne ne le conteste. Ce que le compteur de détenteurs mesure est autre chose : le nombre de portefeuilles individuels qui possèdent effectivement au moins un de ces jetons.
Les positions relevées début juillet donnent la mesure du basculement. Ethereum comptait environ 199 000 détenteurs, BNB Chain près de 102 000, et Plume, une blockchain pourtant entièrement dédiée aux actifs réels, plafonnait autour de 263 000 à la mi-juin avant de se faire dépasser. Solana a gagné 5,51 % de détenteurs en trente jours, selon rwa.xyz.
Les deux métriques décrivent deux marchés. Les fonds institutionnels et les produits de trésorerie qui ancrent le marché d’Ethereum sont gros, peu fréquents et fortement concentrés. Ce qui se construit sur Solana ressemble davantage à une longue traîne de petites lignes, et cette longue traîne a un profil bien précis.
Neuf familles d’actifs et plus de 2 120 produits
Le décompte de rwa.xyz recense plus de 2 120 types d’actifs réels distincts échangeables sur le réseau, répartis en neuf catégories qui n’ont plus grand-chose de spéculatif. La liste ressemble davantage à un relevé de compte-titres qu’à un tableau de trading.
- Les stablecoins, de loin la première famille en valeur ;
- les bons du Trésor américain et la dette publique non américaine ;
- le crédit privé, les stratégies actives et les parts de fonds ;
- les actions cotées, le capital-investissement et le capital-risque ;
- les matières premières et l’immobilier.
Les stablecoins forment le socle : 15,65 milliards de dollars de capitalisation sur le réseau, répartis entre 10,86 millions de détenteurs. Cette liquidité de règlement disponible en permanence est ce qui rend praticable la détention d’une action tokenisée ou d’une part de fonds sans que les frais mangent le rendement.
Ce socle explique pourquoi le mouvement a démarré ici plutôt qu’ailleurs, et la réponse tient à un détail que les gérants institutionnels ne regardent jamais, parce qu’il ne les concerne pas.
Pourquoi les frais changent tout
Une transaction sur Solana coûte une fraction de centime. Cela paraît anecdotique jusqu’à ce qu’on mesure ce que ça autorise : détenir 50 dollars d’une action tokenisée ou une petite ligne sur un fonds monétaire tokenisé reste économiquement sensé. Sur Ethereum, le coût fixe d’une opération a historiquement chassé ces positions du marché.
Le résultat se lit directement dans les deux compteurs. Une chaîne à 50 dollars le ticket accumule des détenteurs, une chaîne à 50 000 dollars accumule de la valeur. Les deux modèles coexistent, mais un seul accompagne la poussée générale du secteur jusqu’aux portefeuilles des particuliers.
Les actifs réels ont doublé les memecoins dans les volumes
Le glissement le plus parlant s’est produit fin juin, quand les actifs tokenisés ont dépassé les memecoins en part du volume au comptant sur Solana. Le réseau a traité 3,47 milliards de dollars de volume sur les actions tokenisées en juin, soit plus de 96 % de l’ensemble des échanges d’actions tokenisées toutes blockchains confondues, d’après SolanaFloor.
Les jetons de mème n’ont pas disparu, ils ont simplement cessé d’être le produit d’appel du réseau. L’effondrement des volumes spéculatifs observé en juin et la montée en charge des actions et des fonds tokenisés dessinent la même courbe, en miroir. Le volume de transfert d’actifs réels sur trente jours a atteint 7,94 milliards de dollars sur la période close le 15 juillet, en hausse de 39,7 % par rapport aux trente jours précédents.
Jusqu’où ce marché peut-il aller ? Chez ceux qui construisent le réseau, on ne s’embarrasse pas de prudence rhétorique.
Les actions tokenisées représentent une opportunité au moins 10 à 100 fois plus grande que les stablecoins.
Max Resnick, économiste en chef d’Anza, l’organisation qui développe le client Agave de Solana, dans un message publié sur X le 16 juillet 2026
DTCC, BlackRock et le rendez-vous d’octobre
La concentration attire l’infrastructure. Le Depository Trust and Clearing Corporation, la chambre de compensation qui règle l’essentiel des transactions sur titres américaines, prépare pour octobre 2026 le lancement de son service de tokenisation, avec BlackRock, Goldman Sachs, J.P. Morgan, Nasdaq, le NYSE, Circle et Chainlink parmi les participants annoncés.
Les blockchains retenues n’ont pas été détaillées, et c’est précisément ce qui rend l’échéance intéressante. Solana avait déjà franchi un cap symbolique début juillet avec l’arrivée d’un émetteur européen adossé à un grand gérant d’actifs : l’infrastructure de règlement suit les détenteurs, rarement l’inverse.
Ce que 300 000 portefeuilles disent d’un patrimoine
Un portefeuille qui contient une part de fonds monétaire, quelques dollars d’or tokenisé et une fraction d’action américaine ressemble beaucoup moins à un pari qu’à une allocation. C’est peut-être là le vrai enseignement du compteur : la blockchain cesse d’être un marché parallèle pour devenir une tuyauterie, celle qui rend accessible à 50 dollars ce qui demandait hier un conseiller et un ticket d’entrée.
La question qui se pose maintenant n’est plus de savoir si les actifs réels arrivent sur les blockchains publiques, mais quelle chaîne encaissera les flux quand une chambre de compensation américaine branchera ses tuyaux en octobre. Entre une infrastructure qui compte les milliards et une autre qui compte les gens, l’histoire financière a rarement tranché en faveur de la première.

