Le Kospi carbure au crédit : 102 millions de comptes en Bourse pour 51 millions d’habitants

La Corée du Sud compte deux comptes boursiers par habitant et finance plus d'un ordre sur trois à crédit. Le Kospi vient d'être suspendu pour la septième fois de l'année, et la mécanique en dit long.

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Il y a des chiffres qui racontent une époque à eux seuls. La Corée du Sud compte aujourd’hui plus de 102 millions de comptes de trading actifs pour 51,6 millions d’habitants, soit près de deux comptes par personne. Un tiers des Coréens détient une position boursière en direct, contre à peine 7 % avant 2020. La Bourse de Séoul est devenue un sujet de conversation ordinaire, à la machine à café comme en famille.

Le prêt sur marge, c’est l’argent qu’un courtier prête à son client pour qu’il achète davantage de titres qu’il n’en a les moyens. Le mécanisme n’a rien d’exotique, il existe sur toutes les places du monde et sur la plupart des plateformes crypto. Ce qui change tout, c’est la proportion dans laquelle un marché entier s’en sert. Quand un pays se met à acheter ses actions à crédit à cette échelle, que se passe-t-il le jour où l’indice recule ?

Le crédit comme carburant de la Bourse de Séoul

Les prêts sur marge ont grimpé à 36 000 milliards de wons, environ 24,4 milliards de dollars, un record historique et à peu près le double du niveau observé un an plus tôt. La part des transactions financées à crédit est passée de 18 % à 35 % du total sur la même période. Plus d’un ordre sur trois repose désormais sur de l’argent emprunté.

La démographie de ce levier interpelle davantage encore. D’après le Korea Herald, le nombre de nouveaux comptes ouverts par des mineurs de moins de 18 ans a été multiplié par près de dix en un an, et les prêts sur marge des investisseurs dans la vingtaine ont bondi de 124 %. Ce sont les portefeuilles les plus jeunes, donc les moins capitalisés, qui portent la dette la plus lourde.

Le 27 mai, des fonds indiciels à effet de levier x2 sur actions individuelles ont fait leurs débuts et capté près de 2 milliards de dollars en deux jours. Leurs variations quotidiennes peuvent atteindre 60 %, de l’aveu même des régulateurs. L’outil n’est pas illégitime, mais il transforme une conviction en pari à échéance courte, et c’est un tout autre métier.

Les signaux que les régulateurs coréens surveillent

Le tableau de bord des autorités financières coréennes tient en quelques indicateurs qui ont tous viré au rouge en douze mois.

  • 102 millions de comptes de trading actifs pour 51,6 millions d’habitants ;
  • 36 000 milliards de wons de prêts sur marge, environ le double d’un an plus tôt ;
  • 35 % des transactions financées à crédit, contre 18 % l’an dernier ;
  • des comptes de mineurs multipliés par dix et un encours de marge des vingtenaires en hausse de 124 % ;
  • un won en repli de plus de 6 % face au dollar depuis janvier.

Aucun de ces chiffres n’est alarmant isolément. Pris ensemble, ils dessinent un marché qui a besoin que les cours montent pour tenir debout. C’est la définition même d’une structure fragile, et la Bourse de Séoul l’a payé le 13 juillet en étant suspendue pour la septième fois de l’année.

Deux valeurs qui portent la moitié de l’indice

Cette frénésie ne repose pas sur un socle large. Samsung Electronics et SK Hynix concentrent à elles seules près de la moitié de la capitalisation totale du Kospi, l’indice phare de Séoul. La limite de 25 % par position que l’Investment Company Act impose aux fonds américains est très largement dépassée.

La conséquence est concrète : les gestionnaires étrangers spécialisés sur la Corée doivent réduire leur exposition à ces deux géants pour rester dans les clous, ce qui freine mécaniquement les entrées de capitaux étrangers. Un indice adossé à deux noms de la semi-conduction n’est pas un marché diversifié, c’est un pari sectoriel déguisé, et ce que la correction de 2026 a rappelé sur la répartition d’un patrimoine vaut aussi pour les places asiatiques.

Ce que 1997 avait de différent

La comparaison avec la crise financière asiatique de 1997 revient dans tous les commentaires de marché. Elle mérite d’être nuancée plutôt que balayée, parce que la dette n’est pas logée au même endroit qu’à l’époque.

CritèreCrise de 1997Épisode de 2026
Porteur de la detteEntreprises et banquesInvestisseurs particuliers
Nature du levierEmprunts en devises étrangèresPrêts sur marge auprès des courtiers
ConcentrationConglomérats industrielsSamsung Electronics et SK Hynix
MonnaieEffondrement du wonWon en repli de plus de 6 % depuis janvier

La lecture optimiste tient en une phrase : un ménage sur-endetté fait moins de dégâts systémiques qu’une banque. La lecture inverse est tout aussi vraie : un particulier n’a pas de banque centrale derrière lui quand l’appel de marge tombe. Certains analystes rappellent d’ailleurs qu’au-delà des semi-conducteurs, la construction navale, la défense et la réforme de la gouvernance financière offrent des relais moins concentrés. Un scénario de correction généralisée n’a rien d’automatique.

Le levier ne crée pas la performance, il l’amplifie

Le point commun de tous les épisodes de ce type tient à une confusion. L’effet de levier ne produit aucun rendement supplémentaire, il multiplie celui qui existe déjà, dans les deux sens. Un portefeuille à crédit qui gagne 10 % en gagne 20 avec un levier x2. Le même portefeuille qui perd 50 % ne perd pas 100 %, il disparaît avant, liquidé par le courtier bien avant le point bas.

C’est cette asymétrie qui sépare deux métiers qu’on confond volontiers. Détenir un actif pendant dix ans suppose de survivre aux baisses ; le tenir à crédit suppose de ne pas se tromper sur le calendrier. Ceux qui accumulent quand les autres capitulent n’ont pas un meilleur flair, ils ont simplement les moyens d’attendre.

La crypto connaît bien la mécanique. Les liquidations en cascade observées sur le bitcoin en juin ont suivi exactement le même enchaînement, à ceci près que le marché fonctionne 24 heures sur 24 et que la purge y est plus rapide. Le sous-jacent change, la physique du levier reste identique, qu’il s’agisse d’une action de semi-conducteurs ou d’un contrat perpétuel.

Le plus vieux capitaliste de la planète l’avait résumé après 2008 avec une économie de moyens qui n’appartient qu’à lui.

Quand on combine l’ignorance et l’effet de levier, on obtient des résultats plutôt intéressants.

Warren Buffett, PDG de Berkshire Hathaway, sur les excès de crédit de la crise financière de 2008

Ce que Séoul renvoie aux marchés qui carburent au récit

Un marché où plus d’un ordre sur trois est financé à crédit ne se juge pas sur sa hausse. Il se juge sur ce qu’il reste après. Le Kospi a gagné 220 % en un an avant de perdre 8 % en une séance et de fermer boutique pour la septième fois : les deux chiffres décrivent le même marché et la même dette, à quelques mois d’intervalle.

La question dépasse le cas coréen. Elle porte sur ce qu’on attend d’un placement : un multiplicateur de conviction, ou un accélérateur d’exposition. Séoul offre en ce moment une démonstration grandeur nature de ce que coûte la seconde option, et savoir si un titre est cher avant de l’acheter reste un exercice moins spectaculaire que d’emprunter pour en prendre deux fois plus. Les mois qui viennent diront combien de ces 102 millions de comptes auront tenu la distance.

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