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Lundi, plusieurs adresses contrôlées par le gouvernement américain se sont vidées en l’espace d’une demi-journée. Destination : Coinbase Prime, le service de courtage et de conservation réservé aux institutions, qui fait aussi office de dépositaire officiel pour les actifs numériques confisqués par les autorités fédérales. Au total, 288 millions de dollars de bitcoins et d’ethers ont changé d’adresse, d’après les données de la société d’analyse on-chain Arkham.
Un transfert de cette taille n’a rien d’anodin. Chaque fois qu’un État déplace un butin numérique, le marché lit toujours la même chose entre les lignes : quelqu’un s’apprête peut-être à vendre. Sauf que ce mouvement précis entre en collision avec une promesse écrite noir sur blanc il y a un an et demi. Rangement comptable ou début de liquidation ?
Trois dossiers criminels, un même point de chute
Le butin ne sort pas d’une seule affaire. Il agrège des saisies opérées dans trois procédures pénales distinctes, dont les origines n’ont rien de comparable entre elles :
- le dossier Ryan Farace, un vendeur du dark web surnommé Xanaxman, condamné pour trafic de médicaments, qui a vu confisquer plus de 4 000 bitcoins entre 2018 et 2021 ;
- les reliquats de BTC-e, plateforme d’échange démantelée par les autorités américaines en 2017 pour blanchiment à grande échelle ;
- le dossier Brian Krewson, ancien salarié d’Oracle mis en cause dans une affaire de blanchiment portant sur 54 millions de dollars.
Des deux premiers sortent environ 3 800 bitcoins, soit 235 millions de dollars, acheminés via des portefeuilles relais avant d’atteindre leur destination finale. Du troisième sortent quelque 30 000 ethers, valorisés 53 millions de dollars, envoyés cette fois directement vers une adresse de dépôt.
Rien dans ce mélange ne relève de la stratégie monétaire. Ce sont des restes de procédures judiciaires, accumulés au fil des années, que l’administration finit par regrouper au même endroit. La vraie question n’est pas d’où ils viennent, mais où ils vont.
Un dépôt n’est pas une vente
Coinbase Prime sert de dépositaire attitré au gouvernement américain depuis 2023. Y envoyer des actifs revient à déposer des lingots dans le coffre de sa banque : le geste ne dit rien de l’intention. Un dépôt chez un conservateur n’est pas un ordre de vente, et la nuance compte quand des centaines de millions circulent sous l’œil des analystes on-chain.
Reste que l’historique invite à la prudence, parce que des transferts vers un dépositaire ont déjà précédé des cessions, et les opérateurs de marché s’en souviennent. Le bitcoin s’échangeait pourtant autour de 64 400 dollars mardi soir, en hausse de 3,8 % sur la journée, l’ether à 1 875 dollars après un bond de 6,1 % nourri par une inflation américaine plus douce que prévu. Le marché a encaissé la nouvelle sans trembler, ce qui en dit long sur sa capacité à distinguer un signal d’un simple mouvement de plomberie.
Le décret qui promettait de ne rien vendre
En mars 2025, un décret présidentiel créait la Réserve stratégique de bitcoin et posait un principe simple : les bitcoins saisis par l’État fédéral y seraient versés puis conservés, jamais liquidés. Le texte excluait explicitement toute vente des bitcoins déposés dans cette réserve, ce qui en faisait une promesse de détention et non un instrument de trésorerie.
Les États-Unis ne vendront aucun bitcoin déposé dans la Réserve. Il sera conservé comme réserve de valeur.
David Sacks, responsable de la politique crypto à la Maison-Blanche, lors de la présentation de la Réserve stratégique de bitcoin, le 6 mars 2025
Le mouvement de lundi frotte donc contre la lettre du décret. Deux lectures cohabitent : soit ces actifs, issus de procédures antérieures et jamais formellement versés à la réserve, échappent au périmètre du texte, soit l’administration s’apprête à en faire tout autre chose. Aucune des deux hypothèses n’a été confirmée à ce stade.
La distinction n’a rien de rhétorique. Une réserve qui se remplit sans jamais se vider retire mécaniquement de l’offre disponible. Une réserve poreuse, où chaque saisie finit par ressortir, n’est qu’un sas de transit de plus. C’est toute la différence entre un signal de rareté et un flux ordinaire, et les États fédérés qui se lancent à leur tour dans la course aux réserves publiques de bitcoin surveillent l’arbitrage de Washington de très près.
Berlin a déjà joué cette partition, et l’a mal jouée
Les États qui vendent leurs bitcoins saisis ont un historique, et il n’est pas flatteur. À l’été 2024, le Land de Saxe a écoulé près de 50 000 bitcoins confisqués dans l’affaire Movie2k, pour environ 2,9 milliards de dollars, à un cours moyen proche de 57 000 dollars. La pièce valait plus du double six mois plus tard.
Le précédent américain est encore plus cruel. En 2014, les US Marshals ont cédé 30 000 bitcoins issus de Silk Road à l’entrepreneur Tim Draper, pour un peu moins de 19 millions de dollars, soit 632 dollars l’unité. Le même lot pèserait aujourd’hui près de 1,9 milliard de dollars. Cent fois la somme encaissée à l’époque, pour une administration qui n’avait fait que suivre une procédure comptable.
Ces épisodes ont laissé une trace politique durable. Ils expliquent en partie pourquoi le Congrès a vu fleurir des propositions visant à protéger les détenteurs contre la confiscation et à encadrer ce que la puissance publique peut faire d’un actif saisi. Vendre un actif rare au pire moment reste un choix politique, jamais une fatalité administrative.
L’offre change de mains, rarement de direction
Pendant que Washington range ses sacs, une autre mécanique tourne en arrière-plan. Les sorties nettes des ETF au comptant ont beaucoup fait parler ces dernières semaines, mais elles racontent surtout un transfert de propriété : ce que les fonds relâchent, les portefeuilles patients le ramassent. Le phénomène était déjà visible en début de mois, quand les gros portefeuilles raflaient l’offre laissée par les ETF.
Rapportés à un marché où le bitcoin pèse plus de 1 200 milliards de dollars de capitalisation, ces 288 millions représentent moins de 0,03 % du total. Le chiffre impressionne à l’écrit, pas au carnet d’ordres. Ce qui compte davantage, c’est la direction que prennent ces pièces : des mains qui les gardent, ou des mains qui les repasseront au premier soubresaut.
Ce que la trajectoire d’un sac d’État finit par révéler
Il y a quelque chose d’instructif dans ce ballet de portefeuilles. Un État confisque des bitcoins à des délinquants, les garde des années, les déplace, hésite à les vendre, et découvre en chemin qu’il détient un actif dont il ne maîtrise pas le calendrier. La Saxe a tranché en quelques semaines et s’en mord encore les doigts. Washington temporise depuis dix-huit mois.
La même tension se rejoue, à une autre échelle, chez quiconque répartit un patrimoine entre plusieurs classes d’actifs. Un actif dont l’offre est plafonnée ne se pilote pas comme une ligne de trésorerie : le coût d’une sortie prématurée ne se mesure qu’après coup, et il se compte parfois en multiples. Les 3 800 bitcoins déposés lundi diront, dans quelques mois, laquelle des deux logiques l’a emporté.

