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La finance traditionnelle et la blockchain se rapprochent à un rythme que peu d’observateurs anticipaient il y a encore dix-huit mois. Derrière le terme un peu aride de tokenisation se cache une idée simple : transformer un actif du monde réel, une obligation d’État, une part de fonds monétaire ou une action cotée, en jeton inscrit sur une blockchain, échangeable de façon fractionnée et quasi instantanée. Ces actifs tokenisés, regroupés sous l’acronyme RWA pour real world assets, sortent peu à peu du laboratoire pour entrer dans les portefeuilles des grands gérants.
Le mouvement a longtemps été présenté comme une promesse lointaine. Les chiffres publiés en juin 2026 racontent désormais une autre histoire, celle d’un segment qui grossit plus vite que le reste du marché crypto pendant que ce dernier traverse une zone de turbulences. Reste une question : pourquoi cet engouement s’accélère-t-il maintenant, et que change-t-il pour qui cherche à diversifier son patrimoine ?
Une croissance de 589 % qui change d’échelle
Selon le rapport Monthly Market Insights de Binance Research publié en juin 2026, le marché des actifs tokenisés du monde réel a progressé de 589 % depuis le début de 2025. La maison de recherche n’hésite pas à qualifier 2026 d' »année de maturation » pour le secteur. Cette dynamique dépasse largement les prévisions formulées dix-huit mois plus tôt, y compris les plus optimistes.
Dans le détail, la hausse se concentre sur deux familles d’actifs. Les obligations et fonds monétaires tokenisés ont gagné 83 % en valeur, tandis que la tokenisation d’actions cotées s’est envolée de 422 %. Le marché des fonds et actifs tokenisés a, lui, bondi de plus de 200 % sur un an et franchi la barre des 30 milliards de dollars.
Le phénomène déborde des seules cryptomonnaies. Sur le seul or tokenisé, le volume d’échanges au comptant a atteint 90,70 milliards de dollars au premier trimestre 2026, signe que des acteurs habitués aux actifs tangibles s’y intéressent aussi. Cette accélération soulève une interrogation simple : que met-on réellement sous le mot tokenisation ?
Ce que recouvre vraiment la tokenisation
La force du mouvement tient à sa variété. La tokenisation ne se limite plus aux fonds monétaires des débuts : elle gagne des classes d’actifs très différentes, dont certaines surprennent par leur éloignement de l’univers crypto d’origine. Voici les principaux segments qui alimentent aujourd’hui la croissance :
- les obligations d’État et bons du Trésor, socle historique du secteur et premier vivier de liquidité ;
- les fonds du marché monétaire, qui offrent un rendement régulier prisé des trésoreries d’entreprise ;
- les actions cotées, dont la mise en jeton des actions cotées ouvre un accès fractionné à des titres jusque-là réservés aux circuits classiques ;
- des actifs alternatifs plus inattendus, des polices de réassurance à la puissance de calcul GPU louée aux acteurs de l’intelligence artificielle ;
- l’or et les matières premières, qui rapprochent la blockchain des réserves de valeur traditionnelles.
Cette diversité explique en partie l’appétit institutionnel. Un gérant peut désormais composer une exposition fine, segment par segment, sans manipuler directement un protocole ni assumer le risque de contrepartie d’une plateforme d’échange. La question devient alors de savoir qui orchestre cette bascule à grande échelle.
BlackRock pousse ses pions sur Ethereum
Le nom qui revient le plus souvent est celui de BlackRock. Le premier gestionnaire d’actifs au monde, avec près de 14 000 milliards de dollars sous gestion, a fait de la tokenisation un chantier stratégique. Son fonds BUIDL, lancé en mars 2024 sur Ethereum en partenariat avec Securitize, a franchi la barre des 2 milliards de dollars fin 2025 et s’approche désormais des 2,5 milliards.
L’élan ne faiblit pas. En mai 2026, le groupe a déposé auprès du régulateur américain deux nouveaux véhicules tokenisés, dont un adossé à un fonds monétaire qui pèse déjà près de 7 milliards de dollars. Les registres de propriété seront tenus directement sur Ethereum, via le standard ERC-20, un choix qui conforte le réseau comme infrastructure de référence pour la finance tokenisée.

Cette trajectoire traduit une conviction affichée au sommet de la firme. Loin de présenter la tokenisation comme un gadget technologique, sa direction y voit la prochaine étape de l’organisation des marchés financiers.
Chaque action, chaque obligation, chaque fonds, chaque actif pourra être tokenisé. Si nous y parvenons, cela transformera l’investissement.
Larry Fink, PDG de BlackRock, lettre annuelle aux actionnaires, mars 2025
Derrière la formule se cache un calcul limpide : capter tôt un marché jugé appelé à devenir massif. Reste à comprendre pourquoi cet appétit grandit précisément au moment où les produits crypto les plus établis, eux, voient l’argent sortir.
Une alternative quand les ETF crypto refluent
Le contraste est saisissant avec les produits vedettes de 2024. Alors que les ETF au comptant sur Bitcoin et Ethereum ont subi plus de 4,4 milliards de dollars de retraits en treize jours, la tokenisation apparaît comme une voie plus résiliente. Elle ne mise pas sur la seule hausse d’un cours, mais sur un rendement réel adossé à des obligations ou à des fonds monétaires.
Ce distinguo compte pour qui réfléchit à la durée plutôt qu’au coup d’éclat. Détenir une fraction d’obligation d’État tokenisée procure un flux de revenus qu’une simple exposition directionnelle au Bitcoin ne donne pas. La demande existe d’ailleurs aussi du côté décentralisé, où l’intérêt ouvert sur les RWA a atteint des records ces dernières semaines sur certaines plateformes.
Les chantiers qui restent à régler
Tout n’est pourtant pas réglé. La liquidité secondaire demeure parfois faible sur certains actifs tokenisés, ce qui complique la revente rapide d’une position sans décote. Un marché encore jeune se paie souvent de cette friction.
Le cadre juridique constitue l’autre grand point d’attention. La reconnaissance légale d’un jeton représentant un actif réel varie encore selon les juridictions, et la fragmentation entre blockchains n’aide pas à fluidifier l’expérience. En Europe, le tour de vis réglementaire en cours apporte de la clarté, à condition qu’il n’alourdisse pas la charge au point de pousser l’innovation vers des places plus accueillantes.
Ces réserves invitent à la prudence sans effacer la tendance de fond. La tokenisation cesse d’être un simple démonstrateur technologique pour devenir un outil de gestion d’actifs à part entière, y compris pour des portefeuilles diversifiés qui mêlent valeurs cotées, immobilier et liquidités.
Le vrai test des prochains mois
L’enjeu se déplace désormais vers l’adoption. La grande inconnue tient à la capacité de ces produits à séduire au-delà du cercle des institutions, jusqu’aux particuliers qui construisent leur patrimoine pièce par pièce. Tant que l’essentiel des encours reste entre les mains de quelques gérants, la promesse de démocratisation demeure largement théorique.
La trajectoire de 2026 dessine néanmoins un basculement difficile à ignorer. Si la tokenisation tient ses promesses de liquidité et de fractionnement, elle pourrait redéfinir la frontière entre épargne traditionnelle et actifs numériques, et rebattre les cartes de la diversification pour la décennie qui vient.

