Voir la table des matières Ne plus voir la table des matières
Un gérant d’actifs écossais fondé en 1908 vient de placer un fonds obligataire directement sur deux blockchains publiques. Baillie Gifford, qui supervise 260 milliards de dollars d’encours, a lancé avec la banque BNY son fonds Enhanced Yield, baptisé BAGEY, émis nativement sur Ethereum et Solana. Tokeniser un actif consiste à en représenter la propriété par un jeton inscrit sur une blockchain, là où la finance traditionnelle s’appuie sur des registres centralisés.
L’opération s’inscrit dans l’essor de la tokenisation des actifs du monde réel, un marché qui a franchi 32 milliards de dollars en mai 2026 selon les données agrégées du secteur. Les seules obligations d’État tokenisées pesaient déjà près de 14,8 milliards de dollars à la mi-juin. Quand une maison plus que centenaire choisit la blockchain comme registre officiel, faut-il y voir un effet de mode ou un vrai changement de plomberie financière ?
Un jeton qui n’est pas un simple miroir
La plupart des fonds tokenisés actuels ne sont que des reflets numériques de produits existants. L’émetteur crée un jeton qui représente une créance sur des parts détenues hors chaîne, tandis que le vrai registre reste tenu à l’ancienne, avec ses agents de transfert et ses réconciliations. La blockchain n’y joue qu’un rôle de copie secondaire.
La structure de Baillie Gifford fonctionne autrement. Le jeton BAGEY est lui-même la part du fonds, et la propriété vit sur Ethereum et Solana comme source légale de vérité. Theo Golden, responsable des actifs numériques et de la tokenisation chez le gérant, résume la nuance sans détour.
C’est un fonds émis directement sur la blockchain, cette dernière servant de registre de référence. Les investisseurs détiennent le fonds en direct, avec une propriété directe et un recours direct.
Theo Golden, responsable des actifs numériques et de la tokenisation chez Baillie Gifford, le 22 juin 2026
Ce que contient réellement le fonds
Sous le vernis technologique, BAGEY reste un produit obligataire classique géré activement. Plusieurs caractéristiques en dessinent le profil de risque et de rendement :
- un portefeuille d’obligations d’entreprises de bonne qualité, noté en moyenne BBB ;
- un rendement actuel proche de 7 % pour une duration de deux ans, soit un horizon de taux relativement court ;
- une négociation quotidienne avec valeur liquidative journalière, comme un fonds réglementé traditionnel ;
- un ticket d’entrée abaissé à 100 dollars, réglable en stablecoin USDC ou en monnaie classique.
Le fonds est libellé en dollars et structuré en société d’investissement à capital variable de droit britannique. Il vise d’abord les investisseurs professionnels éligibles au Royaume-Uni, en Suisse et aux îles Caïmans, dans le respect des règles de distribution propres à chaque juridiction.
Comparaison avec les pionniers BlackRock et Franklin Templeton
Les fonds monétaires et obligataires tokenisés ne datent pas d’hier, mais BAGEY se distingue par sa mécanique. Le tableau ci-dessous le situe face à leurs équivalents tokenisés déjà bien installés :
| Fonds | Gérant | Encours récent | Modèle on-chain |
|---|---|---|---|
| BAGEY | Baillie Gifford | Lancement (juin 2026) | Jeton natif, la part est le jeton |
| BUIDL | BlackRock | ≈ 2,5 Md$ (fin mai 2026) | Part enveloppée |
| FOBXX | Franklin Templeton | ≈ 2,47 Md$ | Part enveloppée, jeton BENJI |
La différence n’est pas qu’une affaire de vocabulaire. En faisant du jeton la part elle-même, Baillie Gifford supprime le registre traditionnel à réconcilier et fait porter la tenue des comptes par la blockchain. C’est cette bascule structurelle qui sépare le fonds écossais du gros de la cohorte actuelle.
Pourquoi le choix d’Ethereum et de Solana compte
Déployer le même produit sur deux réseaux n’est pas neutre. Ethereum apporte la profondeur de son écosystème et son statut de référence pour la finance décentralisée, pendant que Solana met en avant sa rapidité et ses frais réduits pour les règlements à grande échelle. Miser sur les deux traduit une confiance dans la liquidité multi-chaîne des produits institutionnels.
Le cadre britannique a rendu l’opération possible. Le bac à sable des valeurs mobilières numériques, ouvert dès septembre 2024 sous la houlette de la Banque d’Angleterre et du régulateur des marchés, autorise l’émission et le règlement de titres tokenisés dans un périmètre supervisé. Seize sociétés avaient déjà franchi la première étape, signe que l’expérimentation sort du laboratoire.
Pour l’investisseur qui raisonne en construction de patrimoine, l’intérêt n’est pas la promesse d’un gain rapide, mais l’accès simplifié à une classe d’actifs jusqu’ici réservée aux institutionnels. La tokenisation rapproche les obligations d’entreprise du particulier, dans une logique de diversification plus que de pari spéculatif.
Le revers du décor, ne pas confondre le fonds et le jeton spéculatif
L’engouement a aussitôt attiré les opportunistes. Dans les heures suivant l’annonce, un jeton nommé BAGEY est apparu sur des plateformes décentralisées de Solana, sans aucun lien avec le fonds réglementé. Acheter ce jeton revient à miser sur un actif sans valeur sous-jacente, à l’opposé total du produit de Baillie Gifford.
Le contraste illustre une ligne de partage durable du secteur. D’un côté des produits adossés à des actifs réels et supervisés, de l’autre la déroute récente des memecoins, dont les volumes sur les plateformes de Solana se sont effondrés de 82 %. Confondre les deux, c’est prendre un ticket de loterie pour un placement, une confusion que les fraudeurs exploitent à chaque lancement médiatisé.
Ce que la tokenisation native change vraiment
L’arrivée d’un gérant centenaire sur des blockchains publiques déplace le curseur. La chaîne cesse d’être une simple vitrine pour devenir la couche d’enregistrement de la propriété, là où convergent règlement, conservation et droits des porteurs sur un seul registre.
La profondeur du mouvement reste à mesurer, alors que les grands noms de la gestion testent prudemment le terrain. L’enjeu se logera moins dans le marketing des lancements que dans la capacité de ces produits à tenir leurs promesses de transparence et de liquidité au fil des cycles. La frontière entre finance traditionnelle et actifs numériques s’efface un peu plus à chaque émission.

