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Six semaines auront suffi. Lancé le 21 mars 2024, le fonds BUIDL de BlackRock est devenu fin avril le plus gros fonds tokenisé au monde, devant celui de Franklin Templeton qui occupait cette position depuis des années. Un fonds tokenisé est un fonds dont les parts circulent sous forme de jetons sur une blockchain, au lieu d’être inscrites dans le registre d’un teneur de compte traditionnel.
Le classement en lui-même n’a rien de spectaculaire : quelques centaines de millions de dollars, une paille au regard des encours de BlackRock. Ce qui compte se joue ailleurs. Le premier gestionnaire d’actifs de la planète a pris la tête d’un segment que des acteurs plus petits défrichaient depuis deux ans, et il l’a fait sur une blockchain publique. Cette percée éclair signale-t-elle une adoption réelle de la tokenisation, ou seulement l’arrivée d’un poids lourd sur un marché encore minuscule ?
Ce que disent les chiffres de fin avril
Le BlackRock USD Institutional Digital Liquidity Fund, représenté par le jeton BUIDL sur le réseau Ethereum, affichait 375 millions de dollars d’encours au 30 avril 2024, après une collecte de 70 millions de dollars sur la seule semaine précédente. Le Franklin OnChain U.S. Government Money Fund est repassé sous cette barre, à 368 millions de dollars selon les données de rwa.xyz reprises par CoinDesk, après de légères sorties sur la même période.
Deux jours plus tôt, le rapport était inversé : le fonds de Franklin Templeton pesait encore 376 millions de dollars et BUIDL 349 millions. Le basculement s’est donc joué en quelques jours, sur des flux modestes en valeur absolue mais très concentrés.
Un produit conçu pour ressembler à un fonds monétaire
BUIDL n’a rien d’un actif spéculatif. Le fonds vise une valeur stable d’un dollar par jeton et investit la totalité de ses actifs en liquidités, en bons du Trésor américain et en accords de pension livrée. Les dividendes s’accumulent quotidiennement et sont versés chaque mois directement dans les portefeuilles des investisseurs, sous forme de nouveaux jetons.
Le montage repose sur une chaîne d’intervenants classiques du monde de la gestion, doublée d’acteurs crypto. Securitize agit comme agent de transfert, plateforme de tokenisation et agent placeur, tandis que Bank of New York Mellon assure la conservation des actifs et l’administration du fonds. Le ticket d’entrée initial a été fixé à cinq millions de dollars, ce qui réserve le produit à une clientèle qualifiée.
Cette architecture explique la vitesse de montée en charge : le fonds n’a eu ni à convaincre des particuliers ni à construire une liquidité de marché, il a capté des trésoreries institutionnelles déjà présentes sur la chaîne.
Il s’agit de la dernière étape de notre stratégie sur les actifs numériques. Nous nous concentrons sur le développement de solutions qui résolvent des problèmes réels pour nos clients, et nous sommes heureux de travailler avec Securitize.
Robert Mitchnick, responsable des actifs numériques chez BlackRock, communiqué de lancement de BUIDL du 20 mars 2024
Ondo Finance, le moteur discret de la collecte
Une large part des entrées récentes vient d’un seul acteur. Le protocole Ondo Finance, dont le jeton OUSG donne accès à des bons du Trésor tokenisés, utilise BUIDL comme actif de réserve pour permettre des règlements instantanés. Cinquante millions de dollars ont transité par ce canal en une semaine, soit la majeure partie de la collecte hebdomadaire du fonds.
Cette dépendance mérite d’être notée. Elle signifie que le classement de fin avril reflète autant les arbitrages d’un protocole de finance décentralisée que l’appétit d’investisseurs institutionnels dispersés. La concentration des flux reste une fragilité structurelle de ce marché encore jeune.
Un marché qui reste étroit malgré sa croissance
Le segment des bons du Trésor tokenisés est passé d’environ 100 millions de dollars début 2023 à près de 1,3 milliard de dollars fin avril 2024, d’après les données compilées par rwa.xyz. BUIDL en captait à lui seul près de 30 %. Quelques repères aident à situer l’ampleur réelle du phénomène :
- 1,3 milliard de dollars de bons du Trésor tokenisés, contre plusieurs milliers de milliards pour le marché obligataire américain ;
- une part des titres d’État dans la valeur totale tokenisée passée de 0,1 % en janvier 2023 à environ 1,4 % au printemps 2024, selon l’analyste de 21Shares Tom Wan ;
- 240 millions de dollars collectés par BUIDL dès sa première semaine d’existence ;
- un ticket d’entrée de cinq millions de dollars qui exclut de fait la clientèle de détail.
Le même analyste anticipe une montée de cette part vers 10 % et plus, en s’appuyant sur un argument simple : la demande de bons du Trésor existe déjà dans l’écosystème crypto, notamment chez les émetteurs de jetons stables qui cherchent où placer leurs réserves. Les actions tokenisées souffrent au contraire d’une liquidité trop faible pour convaincre, y compris des investisseurs familiers de la chaîne.
Franklin Templeton contre-attaque sur son terrain
Le pionnier ne regarde pas passer la vague. Quelques jours avant d’être dépassé, Franklin Templeton a autorisé les transferts directs de parts entre actionnaires sur blockchain publique, une fonctionnalité que BUIDL proposait dès son lancement et que le gestionnaire réservait jusque-là à ses propres registres. La bataille se déplace vers les fonctionnalités offertes aux détenteurs plutôt que vers les seuls encours.
L’affrontement s’inscrit dans un mouvement plus large de rapprochement entre finance traditionnelle et infrastructures publiques. Les mêmes noms reviennent depuis plusieurs années : le règlement de garanties expérimenté par JPMorgan, l’entrée de BlackRock sur les fonds indiciels liés à la blockchain, ou encore l’ouverture des coffres de MakerDAO à des contreparties bancaires.
Ce que la course aux encours ne dit pas
Un classement construit sur quelques centaines de millions de dollars mesure surtout la vitesse à laquelle un géant peut occuper un terrain neuf lorsqu’il décide de s’y intéresser. Le vrai test viendra du jour où ces jetons circuleront entre des contreparties qui ne se connaissent pas, plutôt qu’entre partenaires soigneusement sélectionnés.
Les promesses affichées par la tokenisation, règlement instantané, transparence, fonctionnement continu, ne valent que si elles survivent à un marché tendu. Les mois à venir diront si ces fonds tiennent leur valeur de référence en cas de rachats massifs, et si les régulateurs acceptent durablement que des parts de fonds monétaires changent de mains hors des circuits qu’ils supervisent.

