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- L’offre programmée et la demande réelle
- Le coût de production, un plancher instable
- La liquidité et l’accès aux plateformes
- Le cadre réglementaire, accélérateur ou frein
- L’attention, les réseaux sociaux et l’effet de meute
- La concurrence entre réseaux et la santé technique
- Distinguer un signal durable d’un mouvement de foule
Une cryptomonnaie est une unité de compte numérique dont la propriété est établie par la cryptographie et enregistrée sur un registre partagé, ce qui rend sa contrefaçon et sa double dépense pratiquement impossibles. Sa valeur, en revanche, n’a rien de cryptographique : elle est le prix d’équilibre entre des acheteurs et des vendeurs sur des marchés ouverts en continu, sans chambre de compensation centrale ni séance de cotation.
Le contraste des deux dernières années illustre l’ampleur du phénomène. La capitalisation totale du secteur avoisinait 3 000 milliards de dollars au pic de novembre 2021, d’après les données de CoinGecko, contre environ 1 000 milliards début 2023. Aucun réseau n’a pourtant cessé de fonctionner pendant cette chute, et aucune ligne de code n’a été effacée. La technologie et le prix suivent donc des logiques distinctes. Quels mécanismes concrets déterminent alors ce que vaut un jeton un jour donné ?
L’offre programmée et la demande réelle
La première variable est inscrite dans le protocole lui-même. Bitcoin fixe son offre maximale à 21 millions d’unités, un plafond inscrit dans le code et non révisable sans consensus de l’ensemble du réseau. Cette rareté programmée constitue l’argument central des partisans de l’actif, et la principale différence avec une monnaie émise par une banque centrale.
Le rythme d’émission se réduit à intervalles réguliers. Tous les 210 000 blocs, soit environ quatre ans, la récompense versée aux mineurs est divisée par deux : elle est passée de 12,5 à 6,25 bitcoins le 11 mai 2020. Chaque réduction diminue mécaniquement le flux de nouvelles unités mises en circulation, sans rien garantir sur le niveau de la demande.
La demande, elle, ne se programme pas. Elle dépend de l’usage effectif du réseau, de l’arrivée d’investisseurs institutionnels, du contexte macroéconomique et de la comparaison permanente avec les rendements offerts ailleurs. Un actif dont l’offre se raréfie peut parfaitement voir son prix baisser si la demande recule plus vite encore, ce que la période 2022 a rappelé sans ménagement.
Le coût de production, un plancher instable
Sur les réseaux fonctionnant en preuve de travail, produire une unité coûte de l’électricité et du matériel. Ce coût joue le rôle d’un plancher souple : quand le prix passe durablement sous le coût marginal de production, les opérateurs les moins efficaces éteignent leurs machines, la puissance de calcul recule, et l’offre nouvelle se contracte jusqu’à rééquilibrer le marché.
La géographie de cette production a changé brutalement. L’interdiction du minage décidée par la Chine en 2021 a redistribué la carte mondiale, et les États-Unis concentraient environ 38 % du taux de hachage mondial en janvier 2022, selon le Cambridge Centre for Alternative Finance. Le prix de l’électricité industrielle américaine est devenu, de fait, une variable d’entrée du modèle économique du bitcoin.
La liquidité et l’accès aux plateformes
Un actif ne vaut que ce qu’on peut réellement en tirer au moment où l’on souhaite le vendre. La profondeur du carnet d’ordres, le nombre de plateformes qui le proposent et l’existence de paires d’échange contre monnaie ordinaire déterminent l’écart entre le prix affiché et le prix obtenu. Un jeton coté sur deux plateformes confidentielles subit un décalage bien plus violent qu’un actif présent partout.
L’ajout d’un jeton sur une grande plateforme provoque d’ailleurs souvent une hausse immédiate, moins par changement de fondamentaux que par élargissement du bassin d’acheteurs potentiels. Ce facteur explique aussi pourquoi les frais de transaction et les conditions de retrait pèsent sur les petites capitalisations : le coût d’entrée fait partie du prix, et il décourage les arbitragistes qui égaliseraient les écarts.
Le cadre réglementaire, accélérateur ou frein
Aucune variable ne déplace les cours aussi vite qu’une décision publique. Une interdiction retire d’un coup une population entière d’acheteurs, tandis qu’un cadre clair ouvre la porte aux investisseurs institutionnels, qui ne peuvent pas détenir un actif dépourvu de statut juridique. Le sujet occupe les législateurs des deux côtés de l’Atlantique, avec en Europe l’approbation en commission du règlement sur les marchés de cryptoactifs à l’automne 2022.
La fiscalité produit des effets comparables, souvent sous-estimés. Un régime qui taxe chaque conversion décourage l’usage transactionnel et pousse à la détention longue ; un régime qui ne taxe qu’à la sortie en monnaie ordinaire favorise la circulation entre jetons plutôt que le retour au compte bancaire. Le comportement des détenteurs suit la règle fiscale au moins autant que la conviction.
Les autorités monétaires, elles, ne cachent pas leur scepticisme sur la valeur intrinsèque de ces actifs.
Ma très humble évaluation est que cela ne vaut rien, cela ne repose sur rien, il n’y a aucun actif sous-jacent pour servir d’ancrage de sécurité.
Christine Lagarde, présidente de la Banque centrale européenne, entretien à la télévision publique néerlandaise, 22 mai 2022
L’attention, les réseaux sociaux et l’effet de meute
Le débat sur l’influence des réseaux sociaux a été tranché par les faits. Le dogecoin, créé en 2013 comme une plaisanterie, a atteint environ 0,73 dollar le 8 mai 2021 au terme d’une série de messages publics d’un dirigeant industriel très suivi, sans la moindre évolution technique du protocole pendant cette période.
Le mécanisme ne se limite pas aux jetons nés d’une blague sur internet. L’attention agit dans les deux sens : une rumeur de faille, une annonce de retrait de cotation ou un simple message ambigu d’un dirigeant suffisent à déclencher des ventes en cascade. Cette sensibilité s’explique par la structure du marché, où une part importante des détenteurs a acheté récemment et dispose de peu de repères pour distinguer un incident d’un effondrement.
La concurrence entre réseaux et la santé technique
Plus de 20 000 actifs étaient recensés début 2023 par les principaux agrégateurs de marché, et la création d’un nouveau jeton ne coûte presque rien. Ce qui coûte cher, c’est de faire vivre un réseau d’utilisateurs et de développeurs. Quelques indicateurs permettent d’évaluer cette vitalité sans passer par le prix.
- Le nombre de nœuds indépendants qui valident et conservent une copie du registre, indicateur de résistance à la censure plus que de valorisation ;
- La part de la puissance de calcul ou du capital immobilisé détenue par les cinq premiers opérateurs, qui mesure le degré réel de décentralisation ;
- L’activité de développement, mesurée en contributeurs réguliers plutôt qu’en nombre de modifications déposées ;
- La proportion de l’offre immobilisée par des mécanismes de blocage, qui réduit le flottant disponible à la vente.
Une évolution technique majeure peut aussi rebattre les cartes entre réseaux concurrents. Le passage d’Ethereum à la preuve d’enjeu, le 15 septembre 2022, a réduit d’environ 99,95 % la consommation énergétique du réseau selon sa fondation, modifiant du même coup l’argument écologique de ses concurrents directs.
Distinguer un signal durable d’un mouvement de foule
Les six facteurs ne pèsent pas du même poids selon l’horizon considéré. L’attention et la liquidité expliquent l’essentiel des variations quotidiennes ; le coût de production, la réglementation et la concurrence entre réseaux dessinent les trajectoires de plusieurs années. Confondre les deux échelles conduit à interpréter un mouvement de foule comme un changement de fondamentaux.
La grille reste applicable à n’importe quel actif du secteur, y compris ceux qui n’existent pas encore. Elle gagne à être combinée avec une méthode d’évaluation fondamentale documentée, qui oblige à écrire noir sur blanc ce que l’on attend d’un projet avant d’y engager quoi que ce soit.
Reste la question que ces six facteurs ne referment pas. Un actif dont le prix dépend d’abord de la rareté programmée et de l’attention collective se comporte moins comme une monnaie que comme un actif de collection. Le secteur ne tranchera cette ambiguïté que par l’usage, et c’est probablement là que se joue la prochaine décennie, davantage que dans les courbes de cours.

