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- Vingt-quatre mille automates, mille villes
- Tecban, la plomberie qui rend l’annonce crédible
- Trente-quatre millions de Brésiliens sans compte bancaire
- Ce que pèse déjà l’USDT dans les flux brésiliens
- Un pays qui légifère pendant que les usages avancent
- Le dollar de poche, angle mort des politiques monétaires
Un stablecoin est une cryptomonnaie dont la valeur est arrimée à celle d’une devise classique, le plus souvent le dollar. L’USDT émis par Tether est le plus utilisé de tous, et il vient de franchir une frontière qu’aucun jeton n’avait encore passée aussi largement : celle du distributeur de billets de quartier. Le 22 octobre 2022, Tether a annoncé que son jeton serait accessible dans plus de 24 000 automates au Brésil.
L’opération passe par Smartpay, société technologique brésilienne qui a raccordé son infrastructure à celle de Tecban, exploitant du plus grand réseau d’automates partagés du pays. Le dispositif doit être actif le 3 novembre. Derrière la prouesse technique se cache une question qui dépasse de loin le marché des cryptos : que se passe-t-il quand des millions de personnes peuvent détenir des dollars sans passer par une banque ?
Vingt-quatre mille automates, mille villes
Le chiffre annoncé donne la mesure du saut : plus de 24 000 guichets répartis dans 1 000 villes, soit une couverture nationale et non une expérimentation confinée à São Paulo ou Rio. Les utilisateurs des services Smartpay peuvent y envoyer et recevoir de l’USDT, et surtout convertir leur solde en réal brésilien directement au guichet.
Ce n’était pas le premier pont jeté entre le stablecoin et le système de paiement local. Smartpay avait déjà relié l’USDT à Pix, le virement instantané lancé fin 2020 par la banque centrale brésilienne et devenu en deux ans le mode de paiement dominant du pays. Un porteur d’USDT pouvait donc déjà régler un achat partout où Pix était accepté, chez un commerçant comme entre particuliers.
L’ajout du retrait en espèces change pourtant la nature du produit. Tant que le jeton ne sortait que vers un compte bancaire ou un marchand connecté, il restait un instrument réservé aux personnes déjà bancarisées. Le billet au guichet supprime cette condition d’entrée, et c’est bien là que se joue la portée de l’annonce.
Tecban, la plomberie qui rend l’annonce crédible
La partie la moins commentée de l’opération est aussi la plus décisive. Tether ne déploie aucun automate : le réseau existe déjà et appartient au secteur bancaire brésilien. Tecban exploite le parc Banco24Horas, une infrastructure mutualisée entre plusieurs grandes banques du pays, qui évite à chacune d’entretenir son propre parc dans toutes les villes.
Greffer un stablecoin sur ce réseau revient donc à emprunter les tuyaux des banques traditionnelles plutôt qu’à les contourner. Rocelo Lopes, dirigeant de Smartpay, visait une mise en service au 3 novembre 2022 avec l’objectif affiché d’encourager l’usage de l’USDT à l’échelle nationale. Le stablecoin s’installe dans le mobilier urbain existant, sans demander à personne de changer ses habitudes de retrait.
Trente-quatre millions de Brésiliens sans compte bancaire
C’est précisément l’argument mis en avant par l’émetteur. Une étude de l’Instituto Locomotiva citée par Tether établit qu’en janvier 2022, près de 34 millions de Brésiliens n’avaient toujours pas accès à un compte bancaire. Le chiffre situe le pays parmi les grandes économies où l’exclusion financière reste massive, et il explique en partie l’appétit local pour les cryptomonnaies.
Paolo Ardoino, directeur technique de Tether, a lié explicitement l’annonce à cette réalité dans le communiqué publié par l’émetteur. Sa formulation dépasse le seul secteur des paiements, ce qui en dit long sur l’ambition affichée.
Ajouter les jetons Tether aux distributeurs automatiques à travers le Brésil offre la possibilité d’inclure davantage de personnes dans le système financier. Cela apportera des changements majeurs non seulement au secteur des paiements, mais à l’ensemble de l’écosystème financier brésilien.
Paolo Ardoino, directeur technique de Tether, communiqué du 22 octobre 2022 annonçant l’ouverture du service au 3 novembre
Ce que pèse déjà l’USDT dans les flux brésiliens
L’argument de l’inclusion serait creux si le jeton n’était qu’une curiosité locale. Les relevés de l’administration fiscale brésilienne disent l’inverse : d’après les chiffres publiés en août 2022 par la Receita Federal, l’USDT domine largement les flux déclarés au fisc.
- Plus de 1,4 milliard de dollars transférés en USDT sur le mois observé ;
- 79 836 opérations recensées sur la même période ;
- un montant moyen proche de 18 000 dollars par transaction ;
- un volume supérieur à celui de toutes les autres cryptomonnaies déclarées.
Ce montant moyen mérite qu’on s’y arrête. Dix-huit mille dollars par opération ne ressemblent pas à des achats du quotidien : ce sont des flux d’entreprises, d’importateurs ou d’épargnants qui protègent leur trésorerie. L’inclusion financière des ménages les plus modestes reste un autre chantier, et c’est le retrait au guichet qui doit l’ouvrir.
Un pays qui légifère pendant que les usages avancent
Le Brésil aborde cette annonce avec un cadre juridique encore en chantier. Le Congrès travaillait depuis le début de l’année à un texte unifié sur les actifs numériques, tandis que le pilote de monnaie numérique annoncé par la banque centrale avançait en parallèle. Deux chantiers qui poursuivent le même objectif de modernisation des paiements, par des voies opposées.
Les collectivités n’ont pas attendu ces textes. Quelques jours avant l’annonce de Tether, la ville de Curitiba étudiait le paiement des impôts en crypto, et Rio de Janeiro s’était engagée dans la même voie plus tôt dans l’année. L’usage précède la règle, situation habituelle sur ce marché et argument récurrent de ceux qui plaident pour un encadrement plus léger.
Le secteur bancaire local suit le mouvement à sa manière. La plus grande banque numérique d’Amérique latine avait annoncé au printemps une allocation de 1 % de sa trésorerie en bitcoin et l’ouverture de services d’investissement à ses clients. Les banques ne cèdent pas le terrain, elles le disputent.
Le dollar de poche, angle mort des politiques monétaires
Reste la question que cette annonce pose à toute banque centrale de pays émergent. Quand un habitant peut convertir son épargne en dollars numériques depuis son téléphone, puis retirer des réaux au coin de la rue, la frontière entre monnaie nationale et devise refuge devient poreuse. Le phénomène porte un nom, la dollarisation, et il n’est plus réservé aux économies en hyperinflation.
Pour un épargnant européen, l’épisode brésilien vaut moins comme exotisme que comme laboratoire. Il montre à quelle vitesse un instrument conçu pour les plateformes d’échange devient une infrastructure de paiement de masse, et le rôle que jouent réellement les monnaies stables déborde désormais celui d’une simple réserve de liquidités entre deux positions.

