Curitiba veut encaisser ses impôts en crypto, dans les pas de Rio

Une élue de la capitale du Paraná invite la mairie à étudier le paiement des taxes municipales en crypto-actifs, converties en réaux par un prestataire agréé. Le texte n'oblige personne, et c'est précisément ce qui le rend intéressant.

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Payer sa taxe foncière en bitcoins reste une idée exotique presque partout dans le monde. Elle progresse pourtant au Brésil, ville par ville, sans passer par une loi nationale. Curitiba, capitale de l’État du Paraná, vient d’ouvrir le dossier à son tour, sur proposition d’une élue municipale qui invite l’exécutif local à étudier la question.

Le texte déposé le 13 octobre 2022 par la conseillère municipale Noemia Rocha n’a pas la forme d’une obligation. Il s’agit d’une suggestion adressée au maire, qui reste libre de la suivre ou de la classer. La mécanique proposée passe par des sociétés spécialisées agréées, chargées de convertir les crypto-actifs en réaux avant que la mairie ne touche quoi que ce soit. Pourquoi une collectivité irait-elle chercher un mode de paiement aussi volatil pour ses recettes fiscales ?

Une suggestion, pas une obligation

Le statut juridique du texte mérite d’être posé d’emblée, faute de quoi on lui prête une portée qu’il n’a pas. Le projet doit être voté de manière symbolique et en un seul tour, la semaine suivant son dépôt. Son adoption n’engage en rien l’exécutif municipal, qui conserve la main sur la décision comme sur le calendrier.

Ce format est courant dans les assemblées locales brésiliennes. Une suggestion permet d’inscrire un sujet à l’agenda sans empiéter sur les prérogatives du maire en matière budgétaire. L’élue joue ici un rôle d’aiguillon plutôt que de législateur, ce qui explique la formulation prudente du document, centré sur des études et des démarches préliminaires.

Noemia Rocha, élue du MDB et engagée dans son troisième mandat consécutif, connaît la maison. Le choix de la suggestion plutôt que du projet de loi contraignant traduit une lecture réaliste du rapport de force. Un texte impératif aurait probablement été retoqué pour vice de compétence, alors qu’une invitation à étudier coûte peu et ouvre la discussion.

L’argument de l’élue tient en un mot : innovation

La justification déposée avec le texte ne s’attarde ni sur la spéculation ni sur les cours. Elle décrit les crypto-monnaies comme des actifs devenus populaires à l’échelle mondiale, et comme une alternative à la monnaie contrôlée par l’État. Le raisonnement s’appuie sur l’usage constaté, pas sur une prise de position monétaire.

La deuxième partie de l’argumentaire est plus locale. Curitiba s’est construit une réputation de ville technologique et abrite un pôle dédié à la recherche et au développement, le Vale do Pinhão. L’élue relie explicitement ce positionnement à la proposition, en faisant une question de cohérence plutôt que d’idéologie.

Les crypto-monnaies sont devenues des actifs financiers d’une immense popularité dans l’économie mondiale et constituent déjà des formes alternatives à l’étatisation de la monnaie, comme on l’observe dans les innombrables opérations réalisées par l’environnement virtuel. Curitiba est pionnière en matière d’innovation technologique, disposant même d’un pôle spécifique d’étude et de développement, le Vale do Pinhão.

Noemia Rocha, conseillère municipale de Curitiba, justification de sa proposition déposée le 13 octobre 2022, relayée par Livecoins

La modernisation des instruments de recouvrement revient plusieurs fois dans le document. L’objectif affiché reste l’efficacité de la collecte, avec l’idée qu’un contribuable dispose aujourd’hui d’une épargne dont une partie ne dort plus sur un compte bancaire. Reste à savoir comment une mairie encaisse concrètement ce type d’actif.

Comment une mairie encaisse des bitcoins sans en détenir

Le montage envisagé évite soigneusement à la collectivité de porter le moindre risque de cours. La mairie ne détiendrait jamais de crypto-actifs, le mécanisme reposant entièrement sur des intermédiaires agréés. Le circuit se décompose ainsi :

  • le contribuable règle sa taxe en crypto-actifs auprès d’un prestataire agréé par la ville ;
  • le prestataire convertit immédiatement la somme en réaux, au cours du moment ;
  • la mairie reçoit un virement en monnaie nationale, identique à n’importe quel autre paiement ;
  • le risque de variation, lui, reste intégralement chez le prestataire et chez le contribuable.

Ce schéma explique pourquoi des collectivités prudentes acceptent d’y regarder. Aucune ligne du budget municipal n’est exposée à la volatilité, et le service comptable ne change pas ses habitudes. La question devient purement contractuelle : quel prestataire, à quelle commission, avec quelles garanties en cas de défaillance.

La même logique a été retenue par plusieurs États américains, du Colorado à la Floride, où le paiement des taxes en crypto passe systématiquement par un processeur tiers. Personne n’a encore choisi de conserver les jetons reçus, ce qui en dit long sur la nature réelle de ces annonces.

Rio de Janeiro a ouvert la voie

La proposition de Curitiba revendique son inspiration. Rio de Janeiro a autorisé l’agrément de sociétés spécialisées pour convertir les crypto-actifs en monnaie courante, afin de permettre le règlement de l’impôt foncier urbain dès l’exercice 2023. La deuxième ville du pays a servi de précédent, et c’est explicitement ce que l’élue de Curitiba met en avant.

L’effet d’entraînement compte davantage que la mesure elle-même. Une capitale d’État qui reprend le dispositif d’une métropole nationale transforme une expérimentation isolée en tendance municipale. Le mouvement brésilien s’est d’ailleurs enclenché bien avant, comme le montrait déjà l’annonce de Rio en mars.

L’Amérique du Sud multiplie les guichets fiscaux en crypto

Le voisin argentin avance sur le même terrain, avec une longueur d’avance opérationnelle. La province de Mendoza accepte les paiements d’impôts en crypto depuis août 2022, par l’intermédiaire d’un prestataire qui reverse ensuite la monnaie nationale. Les actifs retenus y sont des stablecoins, comme l’USDC et le DAI, choisis précisément pour leur stabilité de cours.

Buenos Aires prépare de son côté un dispositif plus large, adossé à un chantier de numérisation municipale. La ville prévoit d’accepter les paiements en crypto et de déployer un système d’identité fondé sur la blockchain, censé alléger les formalités annuelles des habitants. Le paiement fiscal sert de porte d’entrée à un projet administratif nettement plus vaste.

Le contraste avec l’échelon national reste frappant. Pendant que les mairies avancent par petites touches, le Congrès brésilien travaille depuis des mois à un cadre réglementaire unifié qui tarde à sortir. Les collectivités n’attendent pas la loi pour expérimenter, quitte à devoir tout réajuster ensuite.

Ce que ces expériences municipales disent du reste

Accepter un paiement fiscal en crypto ne dit rien de la solidité d’un actif, et tout de la maturité d’une infrastructure. Ce qui se met en place ici, ce sont des tuyaux de conversion, testés grandeur nature sur des flux réguliers et vérifiables. Une mairie qui encaisse tous les mois découvre très vite ce qui fonctionne et ce qui coince.

Le pari de Curitiba se jugera moins sur le nombre de contribuables qui l’utiliseront que sur le précédent administratif créé. Chaque collectivité qui franchit le pas rend la suivante plus banale, et le Brésil compte plus de cinq mille communes. Le maire de Curitiba dispose désormais du dossier, avec une décision qui lui appartient entièrement.

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