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Le Trésor britannique s’apprête à confier à la Banque d’Angleterre une mission qu’aucune banque centrale n’aime beaucoup s’entendre rappeler : favoriser l’innovation dans les paiements et la monnaie numérique. Le dispositif prend la forme d’un objectif secondaire inscrit dans la loi, c’est-à-dire une obligation légale de second rang, subordonnée à la mission principale de l’institution mais opposable devant le Parlement.
Derrière la mécanique juridique se joue une bataille de place financière. Londres a vu Bruxelles encadrer ses émetteurs dès 2024 et Washington légiférer en 2025, pendant que ses propres travaux sur les stablecoins en livres avançaient au rythme des consultations. La concurrence réglementaire est devenue un facteur de localisation des capitaux au même titre que la fiscalité. Qu’est-ce qu’un objectif d’innovation change réellement pour une banque centrale dont le métier consiste précisément à se méfier de la nouveauté ?
Un objectif secondaire, et ce que cela veut dire
La disposition s’insère dans le projet de loi sur les services financiers et les marchés, examiné par la Chambre des Lords les 7 et 9 septembre. La Banque d’Angleterre y reçoit une mission explicite de facilitation de l’innovation dans les systèmes de paiement et la monnaie numérique, sans que cette mission ne prime jamais sur la stabilité financière.
Le mécanisme n’a rien d’inédit dans le droit britannique. L’institution porte déjà un objectif comparable dans sa supervision des contreparties centrales et des dépositaires centraux de titres. La réforme étend simplement cette logique aux systèmes de paiement systémiques, y compris ceux qui reposeraient sur des actifs numériques de règlement.
La stabilité financière restera toujours l’objectif principal de la Banque.
Lucy Rigby, ministre de la City, à propos du nouvel objectif confié à la Banque d’Angleterre, le 31 août 2026
La nuance compte pour qui suit ces dossiers de loin. Une banque centrale à qui l’on demande de faciliter l’innovation garde toute latitude pour refuser un produit qu’elle juge dangereux ; ce qu’elle perd, c’est la possibilité de ne rien dire. Le refus devra désormais s’expliquer.
Le rapport annuel, un instrument de pression discret
L’obligation la plus concrète du texte tient en une ligne : la Banque devra publier chaque année un rapport détaillant les mesures prises au titre de ce nouvel objectif. Un document annuel remis au Parlement est un calendrier, et un calendrier finit toujours par produire des décisions.
Le procédé est connu des régulateurs financiers britanniques, qui vivent depuis plusieurs années sous le régime des objectifs de compétitivité assortis de comptes rendus périodiques. Son efficacité réelle se mesure rarement la première année, davantage à la troisième, quand les rapports deviennent comparables entre eux.
Ce que Londres a déjà lâché sur les stablecoins en livres
Le nouvel objectif ne surgit pas de nulle part. Il vient couronner une série de reculs de la Banque d’Angleterre face aux critiques du secteur, qui lui reprochait une approche trop prudente des jetons indexés sur la livre sterling.
- L’abandon des plafonds de détention individuels, dont un projet limitait l’exposition à 20 000 livres par particulier ;
- leur remplacement par une limite globale d’émission de 40 milliards de livres par stablecoin jugé systémique ;
- la réduction de la part des réserves que les émetteurs doivent immobiliser en dépôts non rémunérés auprès de la banque centrale ;
- l’ouverture des candidatures d’émetteurs systémiques en livres, attendue avant la fin de l’année.
Le troisième point est le plus structurant sur le plan économique. Un émetteur qui ne peut rien placer de ses réserves n’a aucun modèle : ses concurrents étrangers, eux, encaissent les intérêts des bons du Trésor qu’ils détiennent en couverture. La rentabilité d’un stablecoin se joue presque entièrement sur ce paramètre.
Cette trajectoire d’assouplissement était déjà visible en juin, quand le régulateur avait renoncé à encadrer les montants détenus par chacun. L’objectif statutaire vient verrouiller politiquement ce mouvement d’ouverture.
Trois juridictions, trois calendriers
Comparer les trois grands blocs occidentaux donne la mesure du retard britannique, et de ce que Londres tente de rattraper.
| Juridiction | Cadre et date | Point de blocage restant |
|---|---|---|
| Union européenne | MiCA, applicable aux émetteurs depuis 2024 | Bataille sur la multi-émission entre la BCE et le Parlement |
| États-Unis | GENIUS Act, adopté en 2025 | Articulation avec les régulateurs bancaires des États |
| Royaume-Uni | Régime des stablecoins systémiques, candidatures fin 2026 | Modèle économique des émetteurs et arbitrage de la banque centrale |
Le tableau montre surtout que personne n’a fini. L’Europe a le cadre le plus abouti sur le papier, mais l’affrontement entre la BCE et le Parlement européen sur la multi-émission montre qu’un règlement adopté ne clôt pas le débat. Le Royaume-Uni arrive dernier, avec l’avantage discutable de voir jouer les autres.
Le dollar occupe 99 % du terrain
Toute cette activité législative se déploie sur un marché dont la structure n’a pratiquement pas bougé. Selon Sasha Mills, directrice exécutive de la Banque d’Angleterre, environ 99 % des stablecoins en circulation restent libellés en dollars. Les initiatives européennes en euros et les projets britanniques en livres se partagent le pourcent restant.
Un investisseur qui construit un patrimoine sur plusieurs devises ne trouvera donc pas encore, du côté des jetons, la diversification monétaire qu’il connaît sur les marchés obligataires. Les tentatives se multiplient pourtant, et les efforts européens pour installer des jetons en euros face au dollar reposent sur le même pari que celui de Londres : une monnaie sans support numérique crédible finit par céder du terrain dans les paiements transfrontaliers.
Ce que la manœuvre britannique dit de la concurrence réglementaire
La question de fond n’est pas de savoir si un stablecoin en livres émergera, mais qui décide du rythme. En inscrivant l’innovation dans les missions légales de sa banque centrale, le Trésor déplace un arbitrage jusqu’ici technique vers le terrain politique, là où le coût de l’immobilisme devient visible et se débat en séance publique.
Le pari comporte sa part de risque, et l’histoire récente du secteur fournit assez d’exemples de ce qui arrive quand une garantie mal calibrée rencontre un marché nerveux. Une banque centrale sommée d’expliquer chaque année ses réticences peut, à la marge, en garder quelques-unes de moins.
Reste que la même logique gagne les autres capitales, et que la course se jouera moins sur les textes que sur le premier émetteur en livres capable de tenir un modèle économique sans dépendre du bon vouloir de son régulateur. Les candidatures ouvrent dans quelques mois, et c’est à ce moment que le nouvel objectif cessera d’être une déclaration d’intention.

