Débancarisation : 40 % des paiements crypto bloqués, Londres ouvre une enquête

Comptes refusés, virements retardés : le Parlement britannique enquête sur les banques qui coupent les vivres aux entreprises crypto. Un mal qui n'épargne pas l'Europe, où l'agrément ne garantit pas encore l'accès au compte.

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Ouvrir un compte, encaisser un virement, régler un fournisseur : ces gestes anodins tournent au parcours du combattant pour beaucoup d’entreprises crypto. Derrière le débat très visible sur les lois qui encadrent le secteur se joue une bataille plus discrète, celle de l’accès aux services bancaires. L’industrie la désigne par un mot devenu courant, la débancarisation.

Ce terme décrit le refus, la fermeture ou le blocage de comptes et de virements opposés à des sociétés pourtant légales. Le Royaume-Uni vient de porter le sujet sur la place publique, et l’affaire dépasse largement ses frontières. Faut-il y voir une simple prudence des banques, ou une barrière déguisée à l’entrée d’un secteur que les régulateurs disent vouloir accueillir ?

Londres met les banques face à leurs pratiques

Le groupe parlementaire multipartite consacré aux cryptoactifs, l’APPG Crypto and Digital Assets, a lancé le 21 juillet une enquête pour mesurer l’ampleur du phénomène. Pendant six semaines, il recueillera les témoignages des banques, des fintechs et des acteurs du secteur, avant de remettre un rapport assorti de recommandations au gouvernement britannique. Un tel groupe ne dispose d’aucun pouvoir contraignant, mais ses conclusions nourrissent régulièrement les arbitrages de l’exécutif.

Le chiffre qui circule donne le ton. Selon le UK Cryptoasset Business Council, près de 40 % des paiements vers les plateformes crypto seraient bloqués ou retardés par les banques du pays. Le groupe est coprésidé par Lord Vaizey of Didcot, ancien ministre de l’Économie numérique, et par le député travailliste Gurinder Singh Josan, l’organisation professionnelle CryptoUK en assurant le secrétariat.

Depuis plusieurs années, l’APPG reçoit des témoignages constants d’entreprises crypto et d’actifs numériques faisant état de difficultés d’accès aux comptes et aux services bancaires.

Lord Vaizey of Didcot, coprésident de l’APPG Crypto and Digital Assets, au lancement de l’enquête, le 21 juillet 2026

Deux fronts pour un même mur bancaire

L’enquête ratisse large, car la débancarisation ne frappe pas qu’un seul maillon de la chaîne. Les élus veulent cartographier l’ensemble des points de friction, des entreprises jusqu’aux particuliers. Quatre situations reviennent dans les témoignages recueillis :

  • des refus d’ouverture de compte opposés aux sociétés crypto, mais aussi à leurs prestataires juridiques, comptables ou assurantiels ;
  • des fermetures de comptes existants, souvent notifiées sans motif détaillé ni recours réel ;
  • des délais anormalement longs qui paralysent l’activité courante des entreprises ;
  • des virements de particuliers vers les plateformes bloqués ou plafonnés par leur propre banque.

Le second volet vise directement les restrictions imposées aux clients finaux. Plusieurs établissements britanniques limitent les paiements vers certaines plateformes au nom de la lutte contre la fraude, sans que la proportionnalité de ces mesures soit toujours démontrée. Rarement assumées ouvertement, ces pratiques sont d’autant plus difficiles à contester qu’elles avancent sans justification écrite.

Le spectre d’un étranglement organisé

L’industrie rapproche ces blocages de l’Operation Chokepoint 2.0, expression née aux États-Unis pour décrire les pressions qui auraient poussé les banques à couper les ponts avec le secteur. La comparaison a de quoi séduire, mais elle mérite d’être maniée avec prudence.

Aucun élément public ne démontre, au Royaume-Uni, l’existence d’une consigne coordonnée par le gouvernement, la Financial Conduct Authority ou la Banque d’Angleterre, laquelle a pourtant récemment renoncé à plafonner les détentions de stablecoins. Les établissements avancent des motifs classiques : risques de fraude, de blanchiment et de pertes pour leurs clients. Tout l’enjeu de l’enquête tient dans la distinction entre prudence légitime et exclusion de principe, y compris pour des sociétés déjà enregistrées auprès du régulateur. Les banques, de leur côté, redoutent d’endosser la responsabilité d’une fraude ou d’un défaut de vigilance, et préfèrent parfois fermer un compte plutôt que d’assumer ce risque.

Un calendrier qui rend la contradiction visible

Le paradoxe britannique saute aux yeux dès qu’on aligne les échéances. Le pays finalise un régime d’encadrement ambitieux tout en laissant, pour l’instant, la question bancaire sans réponse. La contradiction est frappante : on ne peut pas demander à un secteur de se conformer et lui refuser dans le même temps les outils bancaires les plus élémentaires. Trois jalons structurent cette bascule :

ÉchéanceÉtape du régime crypto britannique
30 septembre 2026Ouverture du guichet d’autorisation de la FCA pour les entreprises crypto
28 février 2027Date limite de dépôt des demandes d’agrément
25 octobre 2027Entrée en vigueur complète du nouveau régime

Le rapport de l’APPG est attendu à l’automne, au moment précis où la FCA ouvrira ses portes. Une société peut décrocher son agrément et rester incapable d’obtenir le moindre compte bancaire, ce qui viderait la réforme d’une large part de sa substance. Le Royaume-Uni affiche pourtant l’ambition d’attirer les entreprises du secteur, et le dossier atterrit désormais sur le bureau du nouveau locataire du 10 Downing Street.

Une leçon qui vaut aussi pour le continent

Le débat britannique résonne de ce côté de la Manche. L’Europe a bâti avec MiCA un cadre harmonisé et vient de franchir le cap des acteurs agréés, mais un agrément ne vaut que si les banques acceptent de travailler avec ses titulaires. Plusieurs sociétés françaises et européennes décrivent les mêmes refus feutrés que leurs homologues britanniques.

La tension est réelle entre deux objectifs : protéger les épargnants et ne pas étouffer une industrie naissante sous une prudence excessive. Un encadrement clair a de la valeur ; une défiance bancaire qui frappe sans distinction les acteurs sérieux comme les projets douteux se retourne contre la compétitivité du continent. La difficulté touche déjà les stablecoins, comme l’a montré le resserrement de la liquidité au sein de l’Union.

La régulation ne vaut que par ses tuyaux

Une règle ne produit ses effets que si l’infrastructure suit derrière. Un pays peut multiplier les agréments et les guichets ; si l’argent ne circule plus entre une banque et une plateforme, l’édifice reste théorique. Le rapport britannique dira si les restrictions actuelles répondent à un risque réel ou dessinent une frontière invisible autour du secteur.

Pour l’Europe, l’enjeu n’est pas d’empiler une couche de règles supplémentaire, mais de vérifier que celles qui existent débouchent sur un accès concret. C’est là que se jouera la place du continent face à Londres et Washington, et l’attractivité qu’il saura offrir aux entreprises qui acceptent de jouer le jeu de la conformité.

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