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- Vingt-et-une institutions, onze mois après une première tentative à dix
- Qui compose la coalition, de Wall Street à Abou Dabi
- Un marché verrouillé à plus de 80 % par deux émetteurs
- GENIUS Act et MiCA, deux cadres à satisfaire en même temps
- L’avertissement de la Banque des règlements internationaux
- Ce que l’arrivée des banques change pour un portefeuille européen
Un stablecoin est une cryptomonnaie dont la valeur reste arrimée à une monnaie classique, le plus souvent le dollar, et qui circule sur une blockchain publique. Ce compartiment discret du marché sert aujourd’hui de couche de règlement à une large part des échanges numériques, et il est resté jusqu’ici l’affaire de sociétés nées en dehors du système bancaire. Deux émetteurs privés en captent plus de 80 %.
Le 1er septembre, vingt-et-une institutions financières internationales ont annoncé la création d’une société commune chargée d’émettre leur propre stablecoin adossé au dollar. Citi, Goldman Sachs, Bank of America, Wells Fargo, Santander, Crédit Agricole et Deutsche Bank figurent parmi les signataires, avec un lancement commercial visé au premier semestre 2027. La question n’est plus de savoir si les banques entreront sur ce terrain, mais ce qu’elles y changeront : que pèse un stablecoin bancaire face à deux acteurs installés depuis dix ans ?
Vingt-et-une institutions, onze mois après une première tentative à dix
Le communiqué diffusé depuis Londres et New York fixe un calendrier précis. La société commune doit être formellement créée au second semestre 2026, sous réserve des conditions de clôture habituelles, et son nom sera dévoilé plus tard. Le dollar arrive en premier, avec l’ambition déclarée d’étendre ensuite l’émission à d’autres devises du G7, l’euro en tête de liste.
Le projet ne sort pas de nulle part. En octobre 2025, dix banques d’importance systémique mondiale avaient annoncé explorer ensemble l’émission d’une monnaie numérique adossée à des réserves, disponible sur des blockchains publiques. Huit d’entre elles sont toujours dans la boucle, rejointes par treize nouveaux venus, pour un total de dix-huit banques membres auxquelles s’ajoutent deux gestionnaires d’actifs et un conglomérat émirati.
Les usages visés couvrent les marchés de gros, institutionnels et de détail, avec deux priorités affichées : les paiements transfrontaliers et le règlement d’actifs numériques. Rien n’est encore signé au sens juridique, ce qui laisse dix-huit mois aux émetteurs en place pour consolider leur avance.
Qui compose la coalition, de Wall Street à Abou Dabi
La répartition géographique des vingt-et-un membres dit beaucoup de l’ambition affichée. Aucune grande zone financière ne manque à l’appel, même si le centre de gravité reste nord-américain et européen. Le communiqué officiel les classe par continent.
- Amérique du Nord : Bank of America, Capital One, Citi, Fidelity Investments, Goldman Sachs, PNC Financial Services, Scotiabank, TD Bank Group, Wells Fargo et WisdomTree ;
- Europe : Banco Santander, BBVA, Commerzbank, Crédit Agricole, Deutsche Bank, Lloyds Banking Group, Rabobank et UBS ;
- Asie de l’Est : MUFG Bank ;
- Moyen-Orient : Sirius International Holding, filiale d’un conglomérat d’Abou Dabi ;
- Afrique : Standard Bank.
Deux noms détonnent dans cette liste de banquiers. Fidelity Investments a lancé son propre stablecoin, FIDD, en janvier via une société de fiducie agréée au niveau fédéral, et WisdomTree fait circuler l’USDW sous charte de fiducie new-yorkaise. Deux émetteurs déjà installés rejoignent malgré tout la coalition, ce qui en dit long sur le poids réel des effets de réseau dans ce marché.
Huit banques européennes sur dix-huit, dont le Crédit Agricole, donnent au projet une assise qui dépasse la simple riposte américaine. Le produit sortira pourtant d’abord en dollars, et c’est là que se joue l’essentiel du rapport de force.
Un marché verrouillé à plus de 80 % par deux émetteurs
Le terrain sur lequel arrivent ces vingt-et-une institutions compte parmi les plus concentrés de la finance numérique. Deux jetons pèsent près de quatre dollars tokenisés sur cinq, et l’écart avec le reste du peloton ne se réduit pas. Les encours relevés par DeFiLlama au 31 août 2026 donnent la mesure de l’obstacle.
| Stablecoin adossé au dollar | Encours (milliards de dollars) | Part du segment |
|---|---|---|
| USDT (Tether) | 183,5 | 58,9 % |
| USDC (Circle) | 73,9 | 23,7 % |
| Tous les autres émetteurs | 53,9 | 17,4 % |
Sur 311,3 milliards de dollars d’encours adossés au billet vert, l’USDT et l’USDC en concentrent 257,4. Le solde disponible représente 53,9 milliards, répartis entre des dizaines d’émetteurs, dont plusieurs projets bancaires déjà lancés.
Cette concentration ne relève pas seulement des parts de marché. Elle détermine où se loge la liquidité, donc quels jetons les plateformes acceptent en garantie et quels autres restent cantonnés à des usages de niche.
GENIUS Act et MiCA, deux cadres à satisfaire en même temps
Le consortium annonce viser la conformité au GENIUS Act américain et au règlement européen MiCA, chacun dans sa juridiction. L’exercice paraît lourd sur le papier. Les grandes banques jonglent déjà quotidiennement avec plusieurs cadres, ce qui rend l’obstacle réglementaire moins dissuasif pour elles que pour une jeune société d’émission.
Côté européen, la trajectoire reste mouvante. Les réserves formulées sur les schémas de multi-émission n’ont pas été tranchées, et le consortium euro lancé au printemps par douze banques du continent avance en parallèle. Un stablecoin dollar émis en partie depuis l’Europe devra composer avec ces deux dynamiques à la fois.
L’agrément américain dépend, lui, d’un texte encore jeune. Le calendrier de 2027 suppose que les autorisations suivent, et la licence bancaire décrochée à New York par un émetteur existant montre que le chemin est praticable. Rien ne garantit pour autant le même traitement à une structure détenue par vingt-et-un actionnaires.
L’avertissement de la Banque des règlements internationaux
Quatre jours avant l’annonce, le directeur général de la Banque des règlements internationaux tenait un discours en sens exactement inverse. Devant les banquiers centraux réunis à Jackson Hole, Pablo Hernández de Cos a détaillé quatre critères que les stablecoins ne rempliraient pas : unicité de la monnaie, élasticité, interopérabilité et intégrité financière.
Dans leur forme actuelle, les stablecoins ne respectent pas encore les propriétés fondamentales de la monnaie.
Pablo Hernández de Cos, directeur général de la Banque des règlements internationaux, discours prononcé à Jackson Hole le 28 août 2026
L’institution des banques centrales pousse une autre solution, les dépôts bancaires tokenisés, qu’elle juge plus solides parce qu’ils restent inscrits au bilan des établissements. Elle admet dans le même discours qu’aucun écosystème multibancaire de ce type ne fonctionne encore à l’échelle transfrontalière. Le champion désigné n’existe donc pas encore, quand les stablecoins brassent déjà 311 milliards de dollars.
Ce que l’arrivée des banques change pour un portefeuille européen
Pour un épargnant du continent, l’intérêt de cette annonce ne tient pas au jeton lui-même, qui n’existera pas avant 2027. Il tient à ce qu’elle révèle du calendrier : la monnaie tokenisée devient une infrastructure bancaire, avec les garanties et les contraintes qui vont avec, plutôt qu’un produit de marge réservé aux plateformes.
La priorité donnée au dollar mérite d’être relevée. Huit banques européennes s’apprêtent à émettre une monnaie numérique qui n’est pas la leur, avant seulement d’envisager l’euro. La pression exercée sur la Banque d’Angleterre pour qu’elle cesse de brider ces produits montre que la question se pose ailleurs qu’à Bruxelles.
Les dix-huit mois qui viennent diront si une coalition de cette taille sait avancer au rythme d’un marché qui, lui, ne s’arrête jamais. Tether et Circle disposent de ce délai pour rendre leur avance plus difficile à combler, et les régulateurs européens du même laps de temps pour décider quelle place ils réservent à un dollar bancaire circulant sur des blockchains publiques.

