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La Banque d’Angleterre vient de revoir sa copie. Le 22 juin 2026, la banque centrale a publié un cadre quasi définitif qui abandonne les plafonds de détention qu’elle voulait imposer aux particuliers comme aux entreprises pour les stablecoins. Ces jetons répliquent la valeur d’une monnaie classique, le plus souvent le dollar ou la livre, afin de circuler sur les réseaux blockchain sans la volatilité qui caractérise le bitcoin.
Derrière ce revirement se joue un arbitrage qui dépasse la City : jusqu’où encadrer une technologie de paiement sans en étouffer l’usage. Le calendrier n’a rien d’anodin, car le marché mondial des stablecoins dépasse désormais 250 milliards de dollars et Washington a déjà voté son propre régime. Comment Londres compte-t-elle concilier protection du détenteur et compétitivité de sa place financière ?
Ce que Londres renonce à encadrer
Le projet initial prévoyait de brider la quantité de stablecoins qu’un particulier pouvait conserver. La banque centrale envisageait un plafond de 20 000 livres par personne, soit environ 27 000 dollars, et de 10 millions de livres pour les entreprises. L’objectif affiché était d’éviter une fuite massive des dépôts bancaires vers ces jetons en cas de tension. Cette crainte d’une désintermédiation structurait toute la première mouture du texte, rédigée à un moment où le secteur restait perçu avant tout comme un risque pour la stabilité financière.
Ces limites ont disparu du texte publié en juin, à mesure que les stablecoins s’invitent dans les paiements régulés. Le régulateur mise désormais sur un encadrement de l’émission plutôt que de la détention, un changement de philosophie qui déplace la contrainte vers les émetteurs et non vers leurs clients. Pour les acteurs du secteur, c’était la condition d’un modèle économique viable sur le sol britannique.
Le nouveau cadre tient en quelques lignes de force
Le dispositif présenté par la Banque d’Angleterre repose sur un équilibre entre ouverture et garde-fous. Plusieurs paramètres méritent d’être retenus pour comprendre la portée réelle de la réforme :
- un plafond d’émission temporaire de 40 milliards de livres par stablecoin jugé systémique, appelé à disparaître à mesure que le marché gagne en maturité ;
- l’obligation de garder 30 % des réserves en dépôts non rémunérés à la banque centrale, le reste pouvant être placé en dette publique britannique de court terme ;
- l’interdiction maintenue de verser un intérêt aux porteurs, pour ne pas concurrencer frontalement les dépôts bancaires ;
- une garantie de remboursement rapide en monnaie centrale, présentée comme le socle de la confiance.
Ce cocktail autorise les émetteurs à placer jusqu’à 70 % de leurs réserves en titres d’État rémunérateurs, une bouffée d’oxygène pour leur rentabilité. Il maintient toutefois une digue claire entre la nouvelle monnaie et le système bancaire traditionnel.
Pourquoi la banque centrale a fait marche arrière
Le revirement ne doit rien au hasard. Il fait suite à une pression nourrie de l’industrie et à un rapport critique d’une commission de la Chambre des Lords, qui jugeaient les plafonds incompatibles avec un secteur des paiements compétitif. La consultation publique reste ouverte jusqu’au 22 septembre, pour une entrée en vigueur attendue d’ici fin 2026.
Ce mouvement prolonge la feuille de route britannique sur les actifs numériques, esquissée un an plus tôt. La banque centrale assume aujourd’hui un discours d’ouverture, là où elle multipliait encore les avertissements il y a peu. Sarah Breeden, sous-gouverneure chargée de la stabilité financière, a salué une étape qu’elle juge structurante pour les paiements britanniques.
L’innovation se nourrit de confiance. Nous posons aujourd’hui les fondations de cette confiance pour une nouvelle forme de monnaie, avec un remboursement rapide, des protections solides et le soutien de la banque centrale : un régime véritablement pionnier au niveau mondial.
Sarah Breeden, sous-gouverneure de la Banque d’Angleterre, communiqué du 22 juin 2026
Les stablecoins réglementés ne seront pas lancés au Royaume-Uni avant 2027. Ce délai laisse à Londres le temps d’observer les premiers effets, tout en adressant un signal clair aux émetteurs internationaux tentés par une base européenne après le Brexit.
De l’autre côté de la Manche, l’Europe avance en ordre dispersé
L’Union européenne a pris de l’avance réglementaire avec MiCA, son cadre entré pleinement en application fin 2024. Le texte impose pourtant aux stablecoins libellés en devises étrangères un plafond de 200 millions d’euros d’échanges quotidiens dès lors qu’ils servent massivement de moyen de paiement, une limite que beaucoup d’acteurs jugent bridante.
Le contraste avec l’approche britannique est instructif. Là où Londres assouplit pour attirer les émetteurs, Bruxelles cherche d’abord à protéger la souveraineté de l’euro face à des jetons à plus de 99 % adossés au dollar. C’est dans cette logique que des banques du continent ont lancé leur propre stablecoin en euro, pour ne pas laisser le terrain aux géants américains.
L’enjeu européen n’est pas de copier le modèle américain ou britannique, mais d’éviter qu’une réglementation trop rigide ne pousse l’innovation vers des juridictions plus accueillantes. La compétitivité d’une place financière se joue aussi sur la clarté et la souplesse de ses règles, sans renoncer pour autant aux exigences de stabilité.
Ce que la bataille des stablecoins annonce pour la suite
Le geste de la Banque d’Angleterre dépasse la simple technique réglementaire. Il acte l’idée qu’une monnaie numérique privée, correctement encadrée, peut coexister avec la monnaie souveraine au lieu de la menacer. Voilà un basculement de doctrine pour une institution réputée prudente.
Il reste une inconnue de taille : la capacité des régulateurs européens à offrir un cadre aussi lisible sans diluer leurs garanties. La trajectoire des stablecoins se dessinera moins dans les communiqués que dans les choix concrets des prochains mois, à mesure que les premiers émetteurs agréés entreront en lice. Le terrain de jeu monétaire est en train d’être redessiné des deux côtés de la Manche.

