Deutsche Bank boucle Project DAMA, son prototype de fonds tokenisés

La banque allemande et Memento Blockchain ont achevé à Singapour une preuve de concept qui fait passer les parts de fonds sur blockchain, identité des investisseurs comprise. Reste à savoir ce qu'un gestionnaire est prêt à en faire.

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La succursale singapourienne de Deutsche Bank a annoncé le 21 février 2023 avoir mené à son terme la phase de preuve de concept de Project DAMA, pour Digital Assets Management Access. Une preuve de concept est un prototype à échelle réduite : elle ne cherche pas à commercialiser un produit, mais à vérifier qu’un enchaînement technique et juridique tient debout avant d’engager des développements coûteux.

Le sujet testé ici est la gestion et la distribution de fonds d’investissement tokenisés, c’est-à-dire des fonds dont les parts sont représentées par des jetons inscrits sur une blockchain plutôt que par des lignes dans le registre d’un teneur de compte. Le projet a été conçu avec Memento Blockchain, une société singapourienne, et a reçu le 5 août 2022 une subvention de l’Autorité monétaire de Singapour au titre de son programme de soutien à l’innovation financière.

Une banque de cette taille ne finance pas un prototype pour la beauté du geste. Que cherche exactement Deutsche Bank en éprouvant l’infrastructure d’un fonds qui n’existe pas encore ?

Ce que la preuve de concept a réellement éprouvé

Le lancement d’un fonds investi en actifs numériques bute aujourd’hui sur une série d’obstacles pratiques. Les coûts d’installation sont élevés, les délais longs, les risques opérationnels mal cernés, et l’ensemble décourage tous les acteurs qui ne disposent pas de moyens considérables. Deutsche Bank décrit ce processus comme coûteux, chronophage et risqué dans le rapport qu’elle a publié sur le projet.

La réponse testée prend la forme d’une plateforme de services d’investissement additionnelle. Un gestionnaire d’actifs conserve son agent de transfert, son administrateur de fonds et son dépositaire, et vient y brancher une couche technique qui prend en charge la partie numérique. L’architecture se veut ouverte : elle doit permettre à un investisseur d’accéder à des fonds gérés par des sociétés différentes, et s’accommoder de plusieurs modèles de conservation, y compris l’auto-conservation des actifs.

Le service a été exploité avec Domani, un produit de Memento Blockchain qui émet les jetons DEXTF. Ces derniers représentaient une capitalisation d’environ 12 millions de dollars à la date de l’annonce, ordre de grandeur qui rappelle l’écart entre le prototype et le marché visé.

Une identité gravée dans un jeton non transférable

La brique la plus intéressante du dispositif concerne l’identité. Le projet a créé un jeton unique et non cessible, inspiré du modèle Soulbound Token, qui représente le profil du détenteur d’un portefeuille. Un jeton non transférable ne peut être ni vendu ni cédé : il reste attaché à l’adresse à laquelle il a été émis, ce qui en fait un support d’attestation plutôt qu’un actif.

Cette caractéristique répond directement à une contrainte réglementaire. Un gestionnaire doit pouvoir démontrer que seuls des investisseurs qualifiés, des entités juridiques éligibles ou des personnes ayant passé un test d’adéquation accèdent à son fonds. Le jeton porte cette vérification une fois pour toutes, tandis qu’un tiers de confiance contrôle l’identité et conserve les pièces justificatives hors chaîne. Le contrôle d’accès cesse d’être une procédure répétée à chaque souscription pour devenir une propriété de l’adresse.

Les briques assemblées par le prototype

Au-delà de l’identité, le prototype a mis à l’épreuve plusieurs composants qui, pris ensemble, dessinent la chaîne complète d’un fonds numérique :

  • une passerelle décentralisée de paiement et d’échange, pour convertir de la monnaie ayant cours légal en monnaie ou en actifs numériques ;
  • des contrats intelligents ajustés au profil de chaque fonds, chargés de la valorisation et de la comptabilité des parts ;
  • des structures contractuelles capables d’offrir dynamiquement des options selon les préférences de l’investisseur ;
  • un marché secondaire sur lequel les parts tokenisées peuvent s’échanger entre porteurs.

L’ensemble reste modulaire, ce qui constitue le vrai choix d’architecture. Deutsche Bank ne propose pas de remplacer les métiers existants de la conservation et de l’administration de fonds : elle propose de leur adjoindre une couche numérique. La banque conserve donc son rôle d’intermédiaire dans un schéma que la finance décentralisée était censée rendre superflu.

Le pari singapourien

Le choix de Singapour n’a rien d’accessoire. La place comptait 1 108 sociétés de gestion agréées ou enregistrées à fin 2021, pour un encours cumulé de 5 400 milliards de dollars singapouriens selon l’enquête annuelle de l’Autorité monétaire de Singapour. Un tel gisement de gestionnaires constitue le marché naturel d’une plateforme de services de fonds, bien avant que les particuliers n’entrent en jeu.

Le régulateur local a par ailleurs construit un cadre qui distingue l’expérimentation encadrée de la commercialisation grand public. Il avait dès 2022 durci les conditions d’octroi de ses licences liées aux actifs numériques, tout en finançant des projets pilotes menés par des établissements réglementés.

La gestion d’actifs numériques et les fonds numériques sont les prolongements naturels de la tokenisation des actifs. Grâce à Project DAMA, nous avons pu démontrer la viabilité d’un passage vers la finance numérique de demain à travers plusieurs fonctionnalités innovantes de gestion d’actifs et de services d’investissement, dont l’identité numérique, la personnalisation de masse et les applications décentralisées.

Anand Rengarajan, responsable mondial des ventes et responsable Asie-Pacifique des services titres de Deutsche Bank, communiqué du 21 février 2023

Nicola Lanteri, directeur général de Memento Blockchain, décrit de son côté une répartition des rôles simple : son entreprise a apporté l’expertise technique et la mise en œuvre, la banque a formulé les exigences fonctionnelles, et les deux ont conçu ensemble la structure de la plateforme. Cette division du travail est devenue la norme dans les projets bancaires liés à la blockchain.

Un chantier déjà entamé ailleurs

Project DAMA ne surgit pas dans un paysage vierge. Plusieurs établissements ont déjà porté des instruments financiers classiques sur des registres distribués, avec des degrés d’engagement variables. En novembre 2022, JPMorgan, DBS Bank et SBI ont exécuté des transactions réelles sur une blockchain publique dans le cadre d’un programme piloté par le même régulateur singapourien.

Du côté de la gestion collective, un précédent notable remonte à septembre 2022, quand Securitize a ouvert une exposition tokenisée à un fonds de KKR. Les infrastructures de marché elles-mêmes s’y intéressent : Swift avait annoncé fin 2021 explorer le marché des actifs tokenisés. Le mouvement touche donc simultanément les banques, les gérants et les tuyaux de règlement.

Ce qui distingue les initiatives entre elles n’est plus la technologie employée, largement banalisée, mais le périmètre juridique que chacune accepte d’ouvrir. Émettre une part de fonds sur une chaîne publique suppose de trancher des questions de droit des titres que la tokenisation d’un actif quelconque n’impose pas.

Ce qui sépare un prototype d’un produit

La distance restante ne se mesure pas en lignes de code. Une preuve de concept réussie prouve la faisabilité technique et démontre un modèle économique plausible ; elle ne dit rien du traitement comptable des parts tokenisées chez l’investisseur institutionnel, ni de leur éligibilité aux mandats de gestion, ni de la profondeur d’un marché secondaire qui reste à créer. Ces trois obstacles relèvent du droit et des usages, pas de l’ingénierie.

L’intérêt du dossier tient à ce qu’il déplace le curseur du débat. Pendant des années, la question posée aux banques était de savoir si elles toucheraient aux actifs numériques. Elle porte désormais sur le degré d’intégration qu’elles acceptent dans leurs métiers historiques de conservation, d’administration et de paiement. Les mois qui viennent diront si les gestionnaires singapouriens s’emparent de la brique ainsi construite, ou si elle rejoint la longue liste des pilotes bancaires restés sans suite.

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