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Le capital-investissement fonctionne depuis toujours en cercle fermé. Un fonds de private equity lève auprès d’investisseurs institutionnels et de très grandes fortunes, immobilise leur argent pendant des années et fixe des tickets d’entrée hors de portée d’un épargnant ordinaire. Le particulier regarde la porte de l’extérieur, sans jamais y poser la main.
Le 13 septembre 2022, Securitize a entrouvert cette porte. La société américaine de titres financiers numériques a lancé un fonds qui tokenise une participation dans le Health Care Strategic Growth Fund II de KKR, l’un des plus gros gérants d’actifs alternatifs de la planète, sur la blockchain publique Avalanche. Tokeniser, ici, revient à faire représenter une part de véhicule d’investissement par un jeton inscrit dans un registre partagé. C’est la première fois qu’une stratégie alternative de KKR est proposée en format numérique aux États-Unis. Qu’obtient réellement celui qui achète ce jeton ?
Un fonds nourricier, pas une part directe du véhicule de KKR
La mécanique mérite d’être regardée de près. Le fonds lancé par Securitize est géré par Securitize Capital, sa branche de gestion d’actifs numériques, et il donne une exposition à la stratégie de croissance santé de KKR. Le HCSG II, auquel il donne accès, finance des sociétés de santé innovantes en Amérique du Nord et en Europe qui cherchent un partenaire pour commercialiser leurs produits et changer d’échelle.
Le détail juridique compte autant que la promesse. L’offre est réalisée sous le régime SEC Reg D 506(c), celui des placements privés réservés aux investisseurs qualifiés outre-Atlantique. La démocratisation annoncée s’adresse donc d’abord à des particuliers fortunés, pas au premier détenteur d’un portefeuille venu : le jeton abaisse la marche, il ne la supprime pas.
Reste que le mouvement est réel. Jusqu’ici, une exposition à un fonds de ce calibre supposait une relation bancaire privée, un dossier papier et des semaines de traitement. Elle passe désormais par un parcours numérique et par un registre qui trace la propriété des parts, ce qui n’est pas rien pour une classe d’actifs longtemps restée à l’écart de l’informatisation des back-offices.
Trois verrous que la tokenisation prétend faire sauter
Securitize avance trois arguments pour justifier le passage par la blockchain, et chacun vise un blocage historique du marché privé plutôt qu’une prouesse technique.
- des montants d’investissement minimums plus bas ;
- un parcours d’entrée et des contrôles de conformité entièrement numérisés ;
- un potentiel de liquidité accru via un système de négociation alternatif réglementé.
Le troisième point est à la fois le plus intéressant et le plus fragile. Un fonds de private equity est par nature illiquide : on n’en sort pas quand on veut. Une place de marché secondaire réglementée ne crée pas de la liquidité par magie, elle crée la possibilité d’un acheteur, ce qui reste très différent d’une garantie de revente au prix souhaité.
Ce que Securitize et KKR disent de l’opération
Le discours des deux maisons converge sur un même constat : l’accès élargi aux marchés privés bute depuis longtemps sur des contraintes opérationnelles plus que sur un manque d’appétit. Chez KKR, Dan Parant, directeur général et coresponsable de la gestion privée américaine, souligne la capacité de la blockchain à numériser des inefficacités opérationnelles et à simplifier l’expérience des investisseurs individuels.
La tokenisation a le potentiel de lever plusieurs des principaux obstacles rencontrés par les investisseurs individuels qui cherchent à participer aux marchés privés, en rendant possibles des innovations technologiques et de produit qui ne l’étaient pas auparavant.
Carlos Domingo, cofondateur et directeur général de Securitize, dans le communiqué annonçant le lancement du fonds, le 13 septembre 2022
Wilfred Daye, à la tête de Securitize Capital, parle pour sa part d’une avancée significative dans l’ouverture de l’accès au capital-investissement. Le vocabulaire de la démocratisation revient dans chaque prise de parole, ce qui invite à vérifier ligne à ligne ce que le produit permet vraiment.
Avalanche, un choix d’infrastructure qui n’est pas neutre
Le fonds aurait pu être émis ailleurs. Securitize a retenu une chaîne de couche 1 réputée pour sa finalité quasi immédiate, qui permet aussi à des institutions de déployer des réseaux sur mesure. John Wu, président d’Ava Labs, y voit le signe que les actifs du monde réel commencent à basculer sur la chaîne après deux années d’expérimentations.
Le profil de Securitize explique le reste. La société revendiquait au moment de l’annonce une communauté de plus de 1,2 million d’investisseurs et 3 000 entreprises connectées à sa plateforme. Elle opère des agents de transfert enregistrés auprès de la SEC et un courtier membre de la FINRA et de la SIPC, avec son propre système de négociation alternatif. Sans cet empilement d’agréments, l’opération n’existerait pas : c’est la conformité qui rend le jeton possible, pas l’inverse.
Ce dossier prolonge un mouvement déjà engagé, celui de la mise en jetons d’actifs traditionnels. Immobilier commercial, dette privée, fonds fermés, créances d’entreprise : la promesse ne varie pas, transformer un droit contractuel lourd à administrer en ligne de registre partagé, transférable en quelques secondes et vérifiable par tous les intervenants de la chaîne.
Le capital-investissement à portée de portefeuille, sous conditions
Pour un investisseur de long terme, l’opération est instructive au-delà de son montant. Elle montre une finance traditionnelle qui emprunte les rails de la blockchain sans emprunter sa volatilité, sur des actifs dont la valeur ne dépend d’aucun cours de jeton. La tokenisation d’un fonds santé n’a rien à voir avec un memecoin, et confondre les deux sous l’étiquette crypto revient à ignorer ce qui se construit vraiment.
La prudence reste de mise. Un placement sur les marchés privés demeure spéculatif et risqué, la sortie n’est jamais garantie et le communiqué de Securitize le rappelle lui-même. Pour qui cherche une exposition sans détenir directement de jetons, l’intérêt du dossier tient moins au produit lancé qu’au précédent qu’il installe : si un fonds de KKR peut vivre sur une chaîne publique, la question devient celle des classes d’actifs qui suivront, et du moment où l’accès descendra vraiment d’un cran.

