Ripple veut faire passer 13 000 milliards de dollars de trésorerie d’entreprise par son stablecoin

Ripple a hérité d'un rachat une base de 1 200 directions financières qui brassent 13 000 milliards de dollars par an, et veut y faire circuler son stablecoin RLUSD. L'Europe, elle, attend une double émission conforme à MiCA.

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Un stablecoin est un jeton dont la valeur suit celle d’une monnaie officielle, ici le dollar, grâce à des réserves détenues par son émetteur. Le marché en compte désormais plus de 300 milliards de dollars en circulation, et il a largement quitté le terrain du trading pour celui des paiements et de l’infrastructure financière. La bataille ne se joue plus sur la capitalisation, mais sur les flux qui passent réellement par ces jetons.

Jack McDonald, vice-président chargé des stablecoins chez Ripple, a détaillé le 12 septembre 2026 dans un entretien accordé à CoinDesk la cible que vise l’entreprise pour son jeton RLUSD : les trésoreries d’entreprise, et plus précisément un portefeuille de clients qui brassent environ 13 000 milliards de dollars de transactions par an. Le chiffre donne le vertige, mais il ne dit rien de ce qui basculera vraiment sur blockchain. Comment un jeton de 2,4 milliards de dollars compte-t-il capter une plomberie de cette taille ?

Un vivier de 13 000 milliards hérité d’un rachat

La réponse tient à une acquisition passée presque inaperçue. Ripple a racheté l’an dernier GTreasury, éditeur de logiciels de gestion de trésorerie, pour un milliard de dollars. Ce rachat lui a livré une base installée de grands comptes qu’aucune campagne commerciale n’aurait pu constituer aussi vite.

La plateforme compte environ 1 200 clients trésoriers et directeurs financiers, qui déplacent de l’argent entre pays, entre filiales et à l’intérieur d’un même marché. Ces mouvements représentent le volume annuel cité par McDonald. Aucun de ces clients n’opérait sur blockchain avant l’intégration, ce qui explique l’intérêt : le gisement est intact.

Il reste une marche considérable entre disposer d’un logiciel installé chez un directeur financier et le convaincre de régler une facture fournisseur en jetons. Les directions financières arbitrent sur la conformité, la fiscalité et le traitement comptable avant de regarder les frais. Le volume adressable n’est pas le volume converti, et la distinction vaut pour tous les émetteurs qui annoncent des marchés en milliers de milliards.

La taille du jeton compte moins que ce qu’il fait

L’encours de RLUSD a grimpé à 2,4 milliards de dollars, en hausse de plus de 50 % sur un mois, d’après les données de Token Terminal citées par CoinDesk. Environ un milliard circule sur le XRP Ledger et 1,4 milliard sur Ethereum. Le jeton reste très loin derrière l’USDT de Tether et l’USDC de Circle, installés depuis des années et comptés en dizaines de milliards.

Ripple met en avant un autre indicateur, moins flatteur en apparence mais plus parlant : l’activité quotidienne. Elle a plus que triplé depuis janvier, passant d’environ 200 millions de dollars par jour à près de 750 millions le mois dernier. Un encours élevé peut dormir sur des plateformes d’échange, alors qu’un volume quotidien mesure ce qui bouge vraiment.

Paiements et marchés de capitaux, les deux fronts d’adoption

L’adoption de RLUSD se concentre aujourd’hui sur deux terrains distincts, que Ripple alimente avec des briques rachetées ou construites en interne :

  • les paiements, où RLUSD est devenu le stablecoin principal de l’activité transfrontalière du groupe ;
  • les marchés de capitaux, où le jeton sert de jambe cash dans les transactions, d’instrument de règlement et de collatéral ;
  • les fonds monétaires tokenisés et le prêt, avec des partenaires comme Franklin Templeton et la banque singapourienne DBS ;
  • le courtage institutionnel, via Ripple Prime, né du rachat de Hidden Road, où RLUSD peut être déposé en garantie.

Cette liste dessine une stratégie assumée : le stablecoin n’est pas vendu comme un produit autonome, mais comme la pièce qui relie la conservation, le courtage, le trading et les paiements. Un jeton adossé à un écosystème complet se défend mieux qu’un jeton qui doit gagner chaque client au mérite.

Cette intégration verticale a son revers pour l’utilisateur final. Elle concentre chez un même acteur l’émission de la monnaie, la garde des actifs et l’exécution des ordres, une configuration que la finance traditionnelle sépare depuis longtemps. L’arrivée du dispositif en Europe se heurtera précisément à ces questions.

L’Europe passera par une double émission sous MiCA

McDonald a indiqué que Ripple souhaitait d’abord proposer RLUSD en Europe via une structure de double émission conforme à MiCA, un montage qui consiste à émettre le même jeton depuis deux juridictions en parallèle. L’approbation de ce schéma prend du temps, a-t-il reconnu, sans avancer de calendrier. Le groupe dispose déjà d’un agrément obtenu au Luxembourg, que nous avions décrit lorsque Ripple a décroché son passeport pour les trente marchés de l’Espace économique européen.

La double émission est justement le point sur lequel les autorités européennes se sont crispées cet été, la Banque centrale européenne y voyant un risque de contournement des règles de réserve. Un émetteur qui obtiendrait ce feu vert prendrait donc une avance réglementaire difficile à rattraper. La lenteur du processus européen protège autant qu’elle décourage, et les deux effets se paient.

McDonald observe par ailleurs que la demande reste massivement orientée vers les jetons adossés au dollar, loin devant les stablecoins en euro ou en devises émergentes. Ce déséquilibre n’a rien d’une fatalité technique : il reflète l’usage réel du dollar dans le commerce international et la profondeur des marchés qui l’accompagnent.

Ripple choisit ses réseaux et écarte les chaînes à memecoins

RLUSD sort progressivement de ses deux blockchains d’origine. Ripple a ajouté ou obtenu l’approbation pour Base, Ink, Optimism et Unichain, quatre réseaux positionnés sur les paiements et la finance décentralisée plutôt que sur la spéculation. L’entreprise refuse explicitement la stratégie du déploiement partout, qui consiste à exister sur trente chaînes pour afficher une présence.

Nous voulons être là où se trouve la demande. Nous ne courons pas après les chaînes à memecoins destinées au grand public.

Jack McDonald, vice-président chargé des stablecoins chez Ripple, dans un entretien à CoinDesk le 12 septembre 2026

La remarque en dit long sur la ligne de partage qui s’installe dans le secteur. D’un côté des réseaux qui cherchent le volume de transactions à tout prix, de l’autre des infrastructures qui visent des flux d’entreprise, plus lents à convaincre mais nettement plus stables. Un trésorier ne choisit pas une blockchain pour son animation, il la choisit pour sa disponibilité et la prévisibilité de ses frais.

Ce tri a une conséquence directe sur la valeur des jetons de réseau. Les chaînes retenues par les émetteurs de stablecoins captent des flux récurrents, quand les autres dépendent de cycles spéculatifs dont la durée de vie se compte en semaines.

Le dollar numérique avance, l’euro attend son tour

Le mouvement décrit par Ripple n’est pas isolé. Vingt-et-une institutions financières américaines, dont Citi et Goldman Sachs, ont annoncé début septembre le lancement d’un stablecoin dollar commun destiné à concurrencer Tether. Chaque nouvelle initiative renforce le dollar sur les rails blockchain, y compris quand elle se présente comme une alternative à un émetteur existant.

L’Europe avance, mais sur un autre tempo. Les projets de jetons en euro se multiplient depuis un an, portés par des banques et des fintechs du continent, et nous avions recensé les pions que l’Europe pousse face au dollar. Leur encours cumulé reste sans commune mesure avec celui des jetons dollar. Un cadre réglementaire abouti ne crée pas la demande, il se contente de la rendre légale.

Pour qui construit un patrimoine depuis la zone euro, la question dépasse le choix d’un jeton : elle porte sur la monnaie dans laquelle circulera la finance tokenisée de la prochaine décennie. Une plomberie qui se libelle en dollars finit par imposer le dollar comme unité de compte, y compris à ceux qui perçoivent leurs revenus ailleurs. Le retard européen se joue moins sur la technologie que sur l’usage, et l’usage se gagne rarement à coups de règlements.

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