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Parier quelques euros sur l’issue d’une élection, sur la prochaine décision de la Banque centrale européenne ou sur le cours du bitcoin à la fin du mois : c’est ce que proposent les marchés prédictifs, ces plateformes où l’on achète et revend des contrats qui versent une somme fixe si un événement se produit, et rien s’il ne se produit pas. Polymarket et Kalshi, les deux plus gros acteurs du secteur, ont bâti des volumes de plusieurs milliards de dollars sur ce principe.
L’Autorité européenne des marchés financiers vient de leur adresser un rappel sans détour. Dans son rapport sur les risques publié le 10 septembre, le régulateur écrit que ces plateformes ne détiennent pas l’agrément que l’Union exige pour commercialiser ce type de contrats auprès de ses résidents. Sur quel fondement juridique l’ESMA s’appuie-t-elle pour l’affirmer ?
Ce que l’ESMA écrit noir sur blanc
Le constat tient en une phrase du rapport, et il ne souffre pas d’ambiguïté. Le régulateur européen y relève également que les deux plateformes interdisent l’accès depuis certains pays de l’Union, mais pas depuis tous, sans que cette sélection s’explique.
La commercialisation et la vente de contrats sur événements dans l’Union européenne requièrent en général un agrément européen, que les plus grandes plateformes de marchés prédictifs ne détiennent pas actuellement.
Autorité européenne des marchés financiers, rapport sur les risques et les tendances, 10 septembre 2026
L’ESMA pointe deux conséquences. La première tient à la fourniture de services non autorisés, qui expose l’utilisateur à une absence totale de recours en cas de litige. La seconde touche aux restrictions existantes sur le négoce de détail, que l’accès depuis un État membre non listé contourne de fait. Le régulateur s’interroge aussi sur la capacité réelle des plateformes à détecter les connexions passant par un réseau privé virtuel.
La difficulté, pour l’utilisateur comme pour le superviseur, tient à ce qu’un contrat sur événement ne relève pas d’un régime unique. Trois qualifications coexistent, et elles n’emportent pas les mêmes conséquences.
Trois qualifications possibles pour un même contrat
Selon la nature exacte du contrat proposé, le droit applicable change du tout au tout. Le rapport de l’ESMA distingue trois cas de figure, qui déterminent à la fois l’autorité compétente et le niveau de protection dont bénéficie le particulier.
- Le contrat est un instrument financier au sens des règles européennes sur les marchés : il tombe alors sous les mesures nationales qui interdisent la commercialisation des options binaires aux investisseurs particuliers ;
- le contrat repose sur une technologie de registre distribué sans être un instrument financier : il relève du règlement MiCA, avec ses obligations d’agrément et d’information ;
- le contrat s’apparente à un pari : il bascule dans le droit national des jeux d’argent, qui diffère profondément d’un État membre à l’autre.
Cette fragmentation a une conséquence directe sur la surveillance des abus de marché. Les règles européennes en la matière ne peuvent s’appliquer que si le contrat entre dans le périmètre financier, ce qui laisse une zone grise pour tout ce qui bascule côté jeux.
Plusieurs États n’ont pas attendu que cette clarification arrive pour agir, et la France figure parmi les plus rapides.
Neuf pays ont déjà fermé la porte
En juillet, l’autorité française a ordonné aux fournisseurs d’accès à internet de couper l’accès à la plateforme, après plusieurs mois de tension autour des paris politiques. La Suisse, la Pologne, Singapour, la Belgique, le Portugal, l’Espagne et le Brésil avaient déjà pris des mesures comparables. La carte des blocages s’est étendue au fil de 2026, généralement au rythme des grands événements sportifs ou électoraux.
Le sujet s’était d’ailleurs invité dans l’actualité dès le printemps, quand la flambée des volumes autour du Mondial avait attiré l’attention des superviseurs des deux côtés de l’Atlantique. Ce qui change avec ce rapport, c’est que le constat vient désormais du régulateur européen lui-même, et non d’une autorité nationale agissant seule dans son coin.
Le second avertissement glissé dans le même document
Les marchés prédictifs n’occupent qu’une partie du rapport. L’ESMA consacre un développement distinct à ce qu’elle voit venir du côté des valeurs technologiques, et le lien qu’elle établit avec les cryptomonnaies mérite attention. Les grands groupes financent leurs investissements dans l’intelligence artificielle par la dette, ce qui gonfle les valorisations et nourrit un risque de bulle.
Le mécanisme redouté est classique. Si les retours sur ces investissements déçoivent, ou si le poids de la dette devient intenable, les gros porteurs vendront d’abord ce qui est le plus liquide et le plus risqué pour dégager des liquidités. Les actifs numériques entrent pleinement dans cette catégorie. Le directeur général de la Banque des règlements internationaux, Pablo Hernández, a comparé le même jour l’essor actuel de l’intelligence artificielle à celui des valeurs internet de la fin des années 1990, en soulignant que ces épisodes attirent plus de capitaux que les rendements ne justifient.
La crypto est plus exposée qu’auparavant à ce genre de choc. Les ETF bitcoin au comptant, les jetons émis par des banques et la garde institutionnelle ont serré les liens entre actifs numériques et finance traditionnelle. Cette intégration, longtemps réclamée par le secteur, a aussi importé la volatilité des marchés actions.
Des chiffres qui rappellent le premier semestre
Le rapport s’appuie sur un bilan chiffré qui remet les choses en perspective. Le bitcoin a perdu 35 % sur les six premiers mois de 2026, et les jetons de plus petite capitalisation jusqu’à 61 %. Les ETF bitcoin au comptant américains ont enregistré plus de 5,5 milliards de dollars de sorties nettes, et leurs équivalents sur l’ether près de 2 milliards.
L’ESMA relève un détail qui compte pour qui construit un portefeuille diversifié : après l’escalade du conflit entre les États-Unis et l’Iran, les actions ont rebondi quand la crypto, elle, n’a pas récupéré. La corrélation joue à la baisse plus qu’à la hausse, ce qui abîme l’argument de diversification souvent avancé pour justifier une poche d’actifs numériques.
Ce que l’Europe n’a pas encore tranché
Le rapport constate, il n’ordonne rien. L’ESMA n’a pas le pouvoir de fermer une plateforme : ce sont les autorités nationales, l’AMF en France, qui agissent, et elles le font chacune selon son rythme et sa lecture des textes. Le résultat est une mosaïque où un même contrat est interdit à Paris, toléré ailleurs, et accessible partout à qui accepte de masquer sa localisation.
Reste la question de fond, que ni MiCA ni les règles sur les marchés financiers n’ont réglée : faut-il traiter un contrat sur événement comme un produit financier, comme un actif numérique ou comme un pari ? Tant que la réponse varie selon la porte d’entrée, les plateformes continueront d’arbitrer entre les juridictions plutôt que de se plier à un cadre unique. C’est précisément ce mouvement que le rapport du 10 septembre met sous les yeux des vingt-sept.

