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- Sondes météo suspectes et KYC absent, le dossier de l’ANJ
- Deux ans de verrou financier, contourné à coups de VPN
- Douze pays européens ont coupé, aucun n’a ouvert de porte
- Une interdiction qui déplace le problème plus qu’elle ne le règle
- Parier sur un événement et construire un portefeuille, deux gestes différents
- Un régulateur peut couper un site, pas une demande
Depuis le 16 juillet, taper polymarket.com depuis une connexion française ne mène plus nulle part. Le président de l’Autorité nationale des jeux a ordonné aux fournisseurs d’accès à Internet de couper la route vers la plateforme, dont les audiences hexagonales avaient fini par dépasser ce qu’un régulateur peut ignorer. Un marché de prédiction n’est ni un bookmaker ni une bourse : on y achète un contrat dont le prix, compris entre zéro et un, reflète la probabilité qu’un événement se produise.
La mesure arrive au terme de deux ans de bras de fer, et elle dépasse largement le cas d’une seule plateforme. Elle pose une question que l’Europe repousse depuis l’explosion de ces marchés : faut-il encadrer un produit hybride, ou se contenter de le rendre inaccessible ?
Sondes météo suspectes et KYC absent, le dossier de l’ANJ
Le communiqué du régulateur, publié le 17 juillet, aligne des griefs qui n’ont pas grand-chose à voir avec la crypto elle-même. Ils tiennent tous à l’absence de garde-fous que le droit français impose depuis quinze ans aux opérateurs agréés.
- un géoblocage financier imposé dès novembre 2024, mais contourné en pratique par de simples VPN ;
- l’absence de dispositif d’identification des utilisateurs, le fameux KYC, sur les plateformes ouvertes aux publics français et européen ;
- des paris sur la météo qui auraient pu être faussés par le piratage de sondes, avec une enquête ouverte le 4 mai 2026 par la section cybercriminalité du parquet de Paris ;
- une page d’accueil affichant les cotes en temps réel, assimilée à de la publicité pour une offre non autorisée.
Le dernier point est celui qui fait basculer le dossier. Diffuser publiquement les cotes d’un site non agréé constitue un délit en droit français, passible d’une amende de 100 000 €, et c’est cette qualification qui a permis d’actionner le blocage administratif plutôt qu’une nouvelle mise en demeure.
Deux ans de verrou financier, contourné à coups de VPN
Le géoblocage posé fin 2024 n’empêchait pas de consulter le site, seulement d’y déposer de l’argent depuis la France. Les chiffres de fréquentation disent l’efficacité réelle de ce demi-blocage : 578 751 visites et 205 057 visiteurs uniques depuis le territoire français sur le seul mois de juin, d’après les données Similarweb reprises par l’ANJ.
La page d’accueil du site, qui affiche en temps réel et de manière dynamique les cotes associées aux différents évènements susceptibles de faire l’objet de paris, constitue ainsi un vecteur majeur de diffusion et de promotion des offres du site Polymarket, dont l’activité n’est pourtant pas autorisée sur le territoire français.
Autorité nationale des jeux, communiqué sur le blocage administratif du site Polymarket, 17 juillet 2026
La logique du régulateur se comprend : tant que la vitrine reste allumée, l’interdiction ne tient qu’à la bonne volonté de l’internaute, et l’influence de ces cotes sur les cours déborde depuis longtemps le seul terrain du jeu. Reste que le VPN qui contournait le verrou financier contourne aussi bien le blocage DNS, technique déjà éprouvée sur les sites de paris sportifs illégaux.
Douze pays européens ont coupé, aucun n’a ouvert de porte
La France n’innove pas. Le communiqué de l’ANJ recense douze pays européens ayant déjà restreint ou bloqué les marchés prédictifs : Allemagne, Belgique, Roumanie, Suisse, Pologne, Pays-Bas, Grèce, Italie, Portugal, Espagne, Ukraine et République tchèque. Plus de trente juridictions dans le monde appliquent désormais une forme de restriction, du Brésil à l’Indonésie.
Cette unanimité a quelque chose de troublant quand on la met en regard du reste de l’édifice européen. L’Union s’est dotée avec MiCA d’un cadre complet pour les actifs numériques, avec agréments, exigences de fonds propres et passeport valable dans les vingt-sept États membres. Rien d’équivalent n’existe pour les marchés de prédiction, coincés entre le droit des jeux et le droit financier sans autorité désignée pour trancher.
Le résultat tient en une ligne : douze réponses négatives, zéro cadre positif. La demande, elle, n’a pas reculé d’un point, comme l’a montré l’emballement observé pendant le Mondial, quand ces plateformes ont capté plusieurs milliards de dollars de mises en quelques semaines.
Une interdiction qui déplace le problème plus qu’elle ne le règle
Bloquer un nom de domaine reste l’outil le plus simple à la disposition d’un régulateur, et l’ANJ l’emploie à grande échelle : 1 290 URL bloquées sur la seule année 2025. L’instrument a l’avantage de la rapidité et l’inconvénient de la porosité, puisqu’il suffit de changer de résolveur DNS pour retrouver la page.
L’internaute qui persiste se retrouve alors exactement là où le régulateur ne voulait pas qu’il aille : sur une plateforme sans KYC, sans plafond de mise, sans dispositif d’auto-exclusion et sans recours en cas de litige. Le blocage protège le joueur occasionnel et abandonne le joueur déterminé, ce qui inverse assez largement l’ordre des priorités affiché.
Parier sur un événement et construire un portefeuille, deux gestes différents
La confusion entretenue autour de ces plateformes tient à leur habillage : contrats, cotes, carnet d’ordres, tout emprunte au vocabulaire de la finance. Un contrat de prédiction se règle à zéro ou à un, sans rendement, sans actif sous-jacent qui continue d’exister une fois l’événement passé.
Un bitcoin, un ether ou un SOL logés dans un portefeuille obéissent à une autre logique, celle d’un actif encore là le lendemain du match. Les cours relevés par Decrypt ce 20 juillet situent le bitcoin autour de 64 543 dollars, l’ether à 1 865 dollars et le SOL à 75,86 dollar, des niveaux très éloignés de leurs records, ce qui n’a jamais empêché les détenteurs patients de traverser plusieurs cycles comparables.
Le même raisonnement vaut, en creux, pour la frange la plus spéculative du marché crypto. Un memecoin n’a pas davantage de sous-jacent qu’un pari sur la météo : sa valeur tient à l’attention qu’il capte et s’évapore avec elle. Le fartcoin et le dogecoin, cotés le même jour 0,131 et 0,072 dollar, en donnent une illustration commode.
Rien n’oblige à trancher entre les deux univers, et beaucoup de portefeuilles hébergent les deux. La distinction utile porte sur la place accordée à chacun : une ligne de divertissement plafonnée d’un côté, une allocation construite et diversifiée de l’autre, où les actifs numériques ne forment qu’un compartiment parmi les actions, l’immobilier et les fonds obligataires.
Un régulateur peut couper un site, pas une demande
La décision française tombe au moment où Washington cherche encore à donner un statut clair aux actifs numériques, pendant que Bruxelles applique déjà MiCA. Les marchés de prédiction restent le trou dans la raquette des deux côtés de l’Atlantique, comme le rappelle la course réglementaire engagée entre les deux capitales, et personne ne semble pressé de le combler.
Le sujet ne disparaîtra pas avec une résolution DNS. La question posée à l’ANJ comme à ses homologues européens tient en peu de mots : préfère-t-on 205 000 utilisateurs sur une plateforme sans KYC ni plafond, ou le même nombre sur une offre agréée, taxée et surveillée ? Aucun des douze pays cités n’a encore choisi la seconde branche, et l’histoire des paris sportifs en ligne laisse penser que la réponse finira par arriver, avec une bonne décennie de retard.

