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- Un record de 638 millions de dollars, concentré sur deux noms
- Hyperliquid, une mécanique inscrite dans la blockchain
- Pump.fun, quand racheter ne suffit pas
- Les autres programmes, et ce qu’ils ont donné
- Ce qui sépare un rachat d’actions d’un rachat de jetons
- Un critère de sélection qui ne dispense pas de regarder les comptes
Racheter ses propres jetons sur le marché pour en retirer une partie de la circulation : le geste est calqué sur le rachat d’actions pratiqué en Bourse depuis des décennies. Un protocole qui encaisse des frais consacre une fraction de ses revenus à acheter son jeton, puis le détruit ou le met de côté. L’offre diminue, la demande reste inchangée, et la valeur unitaire est censée en profiter.
La pratique s’est installée en quelques trimestres comme l’argument commercial préféré des projets rentables, au point de devenir un critère de sélection pour une partie des investisseurs. Un chiffrage publié le 5 septembre par le Financial Times, à partir des données de la société d’analyse on-chain Allium Labs arrêtées au 25 août, permet enfin de mesurer l’ampleur réelle du phénomène.
Le montant impressionne, sa répartition beaucoup moins. Deux protocoles concentrent l’essentiel des sommes engagées, et les jetons concernés n’ont pas suivi la même trajectoire. Un rachat de jetons crée-t-il vraiment de la valeur pour celui qui détient le jeton ?
Un record de 638 millions de dollars, concentré sur deux noms
Les projets crypto ont dépensé 638 millions de dollars depuis janvier pour racheter leurs propres jetons, contre 545 millions sur la même période de 2025 et 366 000 dollars sur l’ensemble de l’année 2024. La progression tient moins à une adoption générale qu’à l’arrivée de quelques protocoles réellement rentables.
Hyperliquid et Pump.fun signent à eux deux près de 90 % de la facture. Le reste du marché se partage la centaine de millions restante, ce qui donne au chiffre global une allure trompeuse de tendance de fond. Les deux premiers de la liste offrent d’ailleurs deux démonstrations opposées de ce que produit un programme de rachat.
Hyperliquid, une mécanique inscrite dans la blockchain
La plateforme d’échange de contrats perpétuels reverse 99 % de ses frais de trading à un fonds d’assistance, qui convertit automatiquement ces frais en jetons HYPE au niveau du protocole lui-même. Les jetons acquis sont ensuite détruits. Aucune décision humaine n’intervient dans la boucle, ce qui la distingue d’un programme annoncé puis révisé au gré des trimestres.
Le second trimestre donne l’ordre de grandeur : 169 millions de dollars de revenus ont alimenté 141 millions de rachats. Matt Hougan, directeur des investissements de Bitwise, y voit la raison principale de la hausse du jeton, le dispositif offrant selon lui un canal clair entre l’activité du protocole et la valeur du jeton.
Le marché a validé le raisonnement à sa manière. HYPE progresse d’environ 90 % depuis septembre 2025 et le jeton a rejoint le 1er septembre un fonds indiciel multi-actifs coté au Nasdaq, avec une pondération de 3,4 %. Le rachat n’y est jamais présenté comme une promesse, seulement comme la conséquence comptable d’un volume de transactions.
Pump.fun, quand racheter ne suffit pas
Le lanceur de memecoins installé sur Solana a longtemps consacré la totalité de ses revenus au rachat de son jeton, avant de détruire d’un coup, le 29 avril, 36 % de l’offre en circulation, soit 370 millions de dollars retirés du marché. Le cours n’a pas bougé dans les proportions attendues, et le jeton PUMP ne gagne que 13 % sur un an quand HYPE en prend 90.
L’ère des jetons qui montent largement sur le battage est terminée. Les investisseurs veulent des flux de trésorerie, et ceux qui n’en ont pas se contentent d’en donner l’apparence.
Amir Hajian, chercheur chez Keyrock, propos rapportés par le Journal du Coin le 5 septembre 2026
La confiance s’était érodée plus tôt dans l’année, après des transferts massifs de SOL vers une plateforme d’échange qui avaient fait douter de l’état des réserves. Surtout, la matière première fond : les revenus du protocole ont atteint 971 millions de dollars en 2025, contre un rythme annualisé d’environ 320 millions en 2026. Racheter la moitié d’un chiffre d’affaires en chute reste une chute.
Les autres programmes, et ce qu’ils ont donné
Plus bas dans le classement, les montants engagés se comptent en dizaines de millions et les résultats divergent nettement. Le tableau ci-dessous compare cinq programmes sur les trois éléments qui décident vraiment de leur portée : le montant engagé, la part des revenus affectée et la performance du jeton sur douze mois.
| Protocole | Montant engagé | Part des revenus | Jeton sur un an |
|---|---|---|---|
| Hyperliquid | 141 M$ au 2e trimestre | 99 % des frais de trading | environ +90 % |
| Pump.fun | 370 M$ détruits le 29 avril | 50 %, contre 100 % avant | +13 % |
| Sky Protocol | 26 M$ de SKY | non publiée | environ +8 % |
| Jupiter | 14 M$ de JUP | non publiée | −55 % |
| Lido | conditionné à 40 M$ de revenus | conditionnelle | −71 % |
Chainlink rachète également son jeton, qui cède la moitié de sa valeur sur la période, tandis qu’Helium a purement arrêté son programme en février. Le rachat n’inverse aucune tendance de fond : il accompagne les protocoles qui encaissent, il ne sauve pas ceux qui perdent leurs utilisateurs.
Ce qui sépare un rachat d’actions d’un rachat de jetons
La comparaison avec la Bourse revient sans cesse dans les communications de projets, alors que les deux dispositifs n’offrent pas du tout les mêmes garanties. Trois différences méritent d’être gardées en tête avant de traiter un programme de rachat comme un engagement ferme.
- une société cotée américaine opère sous la règle 10b-18 de la SEC, qui plafonne les volumes quotidiens et encadre les horaires d’achat ;
- ses montants sont publiés chaque trimestre dans des documents comptables audités, alors qu’un protocole communique quand il le souhaite ;
- un programme on-chain se décide, se réduit ou s’arrête par un simple vote de gouvernance, sans préavis ni sanction.
Jupiter a ainsi envisagé en janvier de stopper son dispositif après 70 millions de dollars dépensés en 2025, avant de le poursuivre au ralenti. dYdX, qui consacre 25 % de ses frais nets au rachat depuis mars 2025, vit exactement sous le même régime révocable.
Le fait que la mécanique soit codée change tout, et c’est précisément ce qui distingue Hyperliquid des autres : chez lui, arrêter le rachat supposerait de modifier le protocole, pas de publier un message sur les réseaux.
Un critère de sélection qui ne dispense pas de regarder les comptes
Ces chiffres invitent à retourner la question. Un programme de rachat n’est pas une caractéristique du jeton, c’est la conséquence visible d’un modèle économique qui fonctionne. Les protocoles qui rachètent beaucoup sont d’abord ceux qui encaissent beaucoup, et l’ordre des facteurs n’est pas interchangeable.
Elton Shehdula, responsable de la recherche chez Allium, reconnaît que ces initiatives peuvent créer une apparence de confiance, tout en se disant sceptique sur leur capacité, à elles seules, à faire monter significativement les prix. La lecture qui reste utile pour un portefeuille tient donc en deux données publiques : les revenus du protocole et leur trajectoire, le reste en découlant mécaniquement.
La suite se lira dans les comptes du troisième trimestre, à commencer par ceux des protocoles dont les revenus s’érodent pendant que leurs programmes continuent de tourner. Entre la mécanique du rachat suivi de destruction, la vague de déverrouillages de jetons et le taux de survie des nouveaux lancements, l’investisseur dispose désormais de repères chiffrés là où il ne disposait longtemps que de récits.

