52 millions de dollars pour rattraper Aave et Morpho : le pari tardif de Compound

La DAO de Compound a débloqué 52 millions de dollars et renouvelé toute sa direction pour attirer banques et gestionnaires d'actifs. Le protocole qui a inventé le prêt algorithmique pèse aujourd'hui dix fois moins qu'Aave.

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Le 17 août, la DAO qui gouverne Compound a validé un programme de développement de 52 millions de dollars, le plus important de l’histoire du protocole. Le pionnier du prêt algorithmique sur Ethereum, lancé en 2018, s’est doté dans la foulée d’une équipe dirigeante entièrement renouvelée. Le prêt décentralisé consiste à déposer des actifs dans un contrat qui les prête automatiquement à d’autres utilisateurs, sans intermédiaire humain pour fixer les taux.

La cible affichée n’est plus le particulier curieux, mais la banque, le gestionnaire d’actifs et la fintech. Ce basculement traverse tout le secteur, porté par la tokenisation des dettes souveraines et des créances d’entreprise, et il redessine la hiérarchie des protocoles de prêt. Un épargnant qui détient encore du COMP ou qui envisage d’y déposer des fonds doit-il lire cette annonce comme un redémarrage ou comme un aveu ?

Un budget libéré par tranches, sous conditions strictes

La DAO n’a pas remis les 52 millions d’un bloc. L’enveloppe se scinde en 28 millions pour les opérations et 24 millions pour la croissance, et seuls 14 millions sont disponibles immédiatement, de quoi financer environ douze mois d’exécution.

  • 38 millions dorment dans un portefeuille de réserve distinct, contrôlé par un comité de trésorerie via une signature à cinq sur sept ;
  • la deuxième tranche opérationnelle de 14 millions suppose une équipe d’ingénierie constituée, un kit d’intégration V3 prêt pour la production et un nouveau moteur de liquidation en fonctionnement ;
  • 10 millions du volet croissance ouvrent un délai de six mois pour décrocher un partenaire institutionnel de premier plan ;
  • les 14 millions restants dépendent de l’arrivée d’un curateur reconnu sur un marché V4, puis du lancement d’un testnet public.

Entre 45 % et 55 % du budget opérationnel doivent aller à l’ingénierie et au produit, le reste couvrant l’infrastructure, la sécurité, la gouvernance et les partenariats. Le comité peut interrompre les versements suivants si les conditions ne sont pas remplies, et les fonds non déployés retournent à la DAO.

Cette mécanique de jalons dit beaucoup de la défiance accumulée envers les trésoreries de protocoles, souvent dépensées sans contrepartie mesurable. Compound s’engage à publier des rapports mensuels et à rendre publiques les adresses des portefeuilles du programme.

Une direction recrutée dans la finance régulée

Le profil des arrivants trahit l’intention aussi clairement que le budget. Aaron Schnarch, ancien patron de Coinbase Custody, prend la direction exécutive de la fondation, avec un passé entier dans la conservation d’actifs pour institutionnels.

Christopher Donovan, ancien directeur des opérations de la Near Foundation, occupe le même poste. Steven Liu, qui a accompagné Maple Finance de 500 millions à 5 milliards de dollars d’actifs, devient directeur produit, et Leo Eikelman prend la direction technique. D’autres membres viennent d’Anchorage Digital, de HSBC et de Broadridge, trois maisons qui n’ont rien de natif crypto.

Le message adressé aux salles de marché est limpide, et il tient davantage aux curriculums qu’aux promesses techniques. Reste à savoir si ces recrutements suffisent à combler ce que le nouveau dirigeant décrit lui-même comme un défaut structurel de la finance décentralisée.

Ce que Compound reconnaît en creux

L’argument avancé pour justifier le virage est inhabituellement direct pour un protocole. Il ne porte ni sur les taux ni sur la liquidité, mais sur la conformité et les exigences techniques des institutions, deux terrains que la DeFi a longtemps traités comme secondaires.

Les produits de finance décentralisée actuels n’atteignent pas le niveau exigé par la finance traditionnelle.

Aaron Schnarch, directeur exécutif de la Compound Foundation, à l’occasion de l’annonce du programme, le 17 août 2026.

Le protocole revendique environ 480 milliards de dollars de dépôts et d’emprunts cumulés depuis 2018, et aucune créance douteuse enregistrée sur la période. Ce second chiffre reste une déclaration de la fondation, mesurée selon ses propres critères, et il ne recouvre pas les pertes liées à d’autres incidents.

Un écart de taille avec Aave et Morpho

Le contraste entre l’ambition et les encours actuels saute aux yeux dès qu’on aligne les trois protocoles. La valeur totale verrouillée, c’est-à-dire l’ensemble des fonds déposés, reste le juge de paix du prêt décentralisé.

ProtocoleValeur verrouillée au 18 aoûtRang chez DeFiLlamaRepère historique
Aave V314,4 milliards de dollarsPremierOffre institutionnelle étendue à Avalanche en juillet
Morpho Blue8,1 milliards de dollarsDeuxièmeMontée continue sur les marchés isolés
Compound1,25 milliard de dollarsSixièmePic proche de 12 milliards en septembre 2021

Ethereum concentre à lui seul 1,14 milliard de dollars, soit près de 92 % des encours de Compound, pour environ 575 millions de prêts actifs. Le protocole pèse aujourd’hui dix fois moins qu’Aave, alors qu’il a inventé le modèle que ses concurrents ont industrialisé.

La concurrence n’a pas attendu ce virage

Le calendrier joue contre la fondation. Aave a lancé une offre dédiée aux actifs du monde réel et l’a portée sur Avalanche dès juillet, pendant que le fonds obligataire tokenisé de VanEck entrait comme collatéral sur les marchés d’Euler dès le mois de mai. La file d’attente pour séduire les gérants s’allonge.

Compound y arrive en retard plutôt qu’en pionnier, ce qui change entièrement la nature du pari. Le protocole ne défriche plus un terrain vierge, il tente de reprendre une place sur un marché où la bataille des protocoles de prêt se joue déjà entre deux acteurs installés, et où la tokenisation des actifs réels attire chaque trimestre de nouveaux entrants.

Ce que ce basculement change pour un portefeuille

Le mouvement en cours n’est pas une querelle de protocoles, c’est un changement de clientèle. Une DeFi bâtie pour les gérants d’actifs applique leurs contraintes de conformité, leurs horaires et leurs seuils d’entrée, et elle ne ressemble plus au terrain de jeu ouvert que ses premiers utilisateurs avaient connu.

Pour un particulier, la conséquence pratique tient au rendement. Des capitaux institutionnels massifs compriment les taux de prêt, et l’écart avec un fonds monétaire classique se réduit à mesure que le risque technique, lui, reste entier. Les prévisions qui placent quatre tokens de finance décentralisée devant le bitcoin reposent précisément sur ce pari institutionnel.

Reste une inconnue que ni le budget ni les recrutements ne lèvent : aucun partenaire institutionnel n’est encore nommé, et les six prochains mois trancheront cette question plus sûrement que n’importe quelle feuille de route publiée.

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