Après l’or, le cuivre et l’uranium : la tokenisation gagne les matières premières

Le marché des matières premières tokenisées a triplé en un an, et l'or n'y règne plus seul : le cuivre, le lithium et même l'uranium arrivent sur la blockchain. Reste à savoir ce que vaut vraiment la garantie derrière le jeton.

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Une tonne de cuivre ne tient pas dans un portefeuille numérique, et pourtant elle commence à y circuler. La tokenisation des matières premières consiste à émettre sur une blockchain un jeton adossé à une quantité précise de métal physique, entreposée dans un dépôt réglementé, dont le porteur est reconnu comme propriétaire économique de la matière sous-jacente. L’or a ouvert la voie, l’argent a suivi, et depuis quelques mois le cuivre, le lithium et même l’uranium empruntent le même chemin.

Le mouvement a quitté le stade de l’expérimentation. Le marché des actifs tokenisés hors stablecoins pesait environ 2 à 2,7 milliards de dollars à la mi-2025 ; il atteignait 7,5 milliards de dollars en juillet 2026, d’après les données de CryptoRank relayées par Crypto Briefing. Reste à savoir ce que ce triplement change vraiment pour un patrimoine construit sur la durée : simple habillage technique d’un marché déjà accessible, ou porte d’entrée réellement neuve vers des matières que le particulier n’atteignait pas ?

L’or fait presque tout le travail

La capitalisation de l’or tokenisé a franchi les 6 milliards de dollars dès février 2026, et cette seule catégorie explique aujourd’hui l’essentiel du total. Deux jetons se partagent la quasi-totalité de la demande, Tether Gold et Pax Gold, chacun adossé à des réserves physiques auditées, en Suisse pour le premier, sous supervision new-yorkaise pour le second. Le reste du segment se répartit entre des émetteurs plus confidentiels.

L’argument commercial tient en trois éléments : pas de montant minimum d’achat, pas de frais de coffre mensuels, et une négociation possible en quelques minutes le dimanche soir comme le mardi midi. Un épargnant qui voulait 50 € d’or physique se heurtait jusqu’ici à des frais fixes qui mangeaient sa position ; il peut désormais fractionner sans plancher. C’est cette suppression du ticket d’entrée qui explique la vitesse d’adoption, davantage que la promesse de rendement, inexistante sur un métal qui ne verse rien.

La dynamique n’a rien d’anecdotique, et les jetons adossés au métal jaune enregistrent des records d’usage on-chain depuis le début de l’été. Elle attire aussi des acteurs qui ne venaient pas de la crypto : l’appétit des grands gérants d’actifs pour ces enveloppes s’est confirmé au fil de 2026, à mesure que la croissance du segment des actifs réels devenait difficile à ignorer. Le déséquilibre reste toutefois massif dès qu’on regarde ce qui se joue en dehors des métaux précieux.

Ce que la répartition du marché révèle

Les ordres de grandeur disent mieux que les discours où en est réellement chaque compartiment. Un seul compartiment concentre presque tout l’encours, les autres restent des amorces. Le tableau ci-dessous rassemble les capitalisations et valeurs verrouillées relevées par DefiPrime en janvier 2026 et par CryptoRank en juillet 2026.

CompartimentCapitalisation ou TVLDate du relevé
Or tokeniséplus de 6 milliards de dollarsfévrier 2026
Argent tokeniséenviron 420 millions de dollarsjanvier 2026
Métaux industriels tokenisésenviron 75 millions de dollars2025
Actifs tokenisés hors stablecoins7,5 milliards de dollarsjuillet 2026

La catégorie élargie des matières premières, argent et métaux industriels compris, dépasse désormais 4,4 milliards de dollars de valeur verrouillée. L’argent y pèse environ 420 millions, porté par une hausse de plus de 140 % de son cours en 2025, tandis que les métaux industriels plafonnent autour de 1,5 % du total on-chain. Autant dire que la promesse d’une diversification large reste, à ce stade, très concentrée sur un seul métal.

Cuivre, lithium et nickel cherchent leur porte d’entrée

Le vrai test se joue sur les métaux dont l’industrie a besoin tous les jours et que l’épargnant n’a jamais pu détenir directement, faute de pouvoir stocker une tonne de cuivre. Plusieurs briques d’infrastructure se mettent en place, avec des logiques distinctes.

  • Hyperliquid propose des contrats perpétuels sur le cuivre, ce qui ouvre une exposition au prix sans détention physique ;
  • Ostium Labs élargit son offre au palladium et au platine, deux métaux jusqu’ici cantonnés aux desks professionnels ;
  • les métaux industriels tokenisés au sens strict, cuivre, lithium, nickel et aluminium confondus, ne pesaient qu’environ 75 millions de dollars en 2025 ;
  • les marchés physiques correspondants, eux, se comptent en centaines de milliards de dollars échangés chaque année.

L’écart entre ces deux dernières lignes résume la situation : l’infrastructure avance plus vite que les encours. Un métal qui se négociait exclusivement de gré à gré, entre professionnels et sans passer par une bourse, devient accessible depuis un portefeuille numérique, mais la profondeur de marché n’y est pas encore.

Cette étroitesse n’est pas un détail technique pour qui investit sur plusieurs années. Une position qu’on ne peut pas revendre au prix affiché reste une position théorique. C’est précisément sur ce point que le compartiment devra faire ses preuves avant d’entrer dans une allocation sérieuse.

L’uranium, le cas le plus révélateur

Le projet le plus inattendu vient du combustible nucléaire. Uranium.io, lancé sur Etherlink, la couche 2 compatible EVM adossée à Tezos, émet des jetons représentant de l’oxyde d’uranium physique, le fameux yellowcake. Le dépositaire est Archax, société britannique régulée, le stockage est assuré chez Cameco, l’un des premiers producteurs mondiaux, et le négociant Curzon Uranium ouvre l’accès au marché primaire.

À son lancement, la plateforme avait accumulé quelque 1,6 million d’onces d’oxyde d’uranium en dépôt réglementé, selon CoinDesk. La capitalisation reste anecdotique face aux autres compartiments, et c’est justement ce qui la rend intéressante : elle mesure l’élargissement du périmètre plutôt que le volume de capitaux engagés. Après l’or et l’argent, le combustible des centrales a son ticker on-chain.

C’est particulièrement enthousiasmant, alors que le nucléaire connaît un renouveau.

Arthur Breitman, directeur de TriliTech et cofondateur de la blockchain Tezos, dans un entretien accordé à CoinDesk le 3 décembre 2024

Le marché de l’uranium reste fragmenté, concentré sur des transactions de gré à gré, et les options d’un particulier se limitaient à quelques fonds cotés. Déplacer la représentation de la propriété sur une blockchain réduit les frictions ; cela ne crée ni acheteurs ni vendeurs supplémentaires du jour au lendemain.

Un collatéral qui ne ferme jamais

La demande institutionnelle qui porte ce marché n’a pourtant pas grand-chose à voir avec la diversification patrimoniale. Les marchés traditionnels ferment le vendredi soir et rouvrent le lundi matin, alors qu’un appel de marge tombe rarement à une heure commode. Un jeton adossé à de l’or ou à du cuivre permet de déplacer une garantie en quelques secondes, sans attendre l’ouverture de la chambre de compensation.

Tether Gold sert déjà de collatéral isolé sur Aave, le protocole de prêt décentralisé : un porteur peut emprunter contre son or tokenisé sans toucher au reste de son portefeuille. La logique rappelle celle qui pousse un émetteur de stablecoin à empiler des tonnes d’or dans ses réserves. Ce qui attire les family offices et les trésoreries d’entreprise n’est pas le rendement, inexistant sur un métal : c’est la disponibilité permanente.

La question qui décidera de la suite

La tokenisation des actifs réels dépasse largement les métaux. Elle touche déjà les obligations d’État et l’immobilier commercial, et Citi anticipe un marché total de 5 000 milliards de dollars d’ici 2030. Les estimations actuelles du périmètre complet varient d’ailleurs de 20 à 60 milliards de dollars selon ce que chaque observatoire décide d’y inclure, ce qui en dit long sur la jeunesse de la statistique.

À cette échelle, le cuivre et l’uranium ne sont qu’un début, et l’enjeu se déplace vers un terrain que les stablecoins ont déjà arpenté : celui de la preuve. Qui certifie que le lingot ou la tonne de métal existe réellement derrière le jeton, qui audite le dépôt, et qui rembourse si le coffre se révèle vide ? Ces réponses relèvent du droit et de l’audit, pas de la blockchain, et aucune ligne de code ne les fournira.

Le compartiment se jouera donc moins sur la performance des métaux que sur la solidité des structures juridiques qui les enveloppent. Les émetteurs qui publieront des attestations indépendantes régulières prendront une avance difficile à rattraper, et les autres découvriront que la promesse on-chain vaut exactement ce que vaut la garantie off-chain.

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