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- Vingt-et-un mois d’achats et 60 tonnes engrangées depuis janvier
- Le gel des avoirs russes, la hantise qui guide Pékin
- Ce qui sépare le lingot du satoshi dans un bilan d’État
- Washington inscrit le bitcoin dans ses comptes, Pékin l’ignore
- Les 2 500 tonnes qui manquent encore au bilan chinois
- Deux paris qui ne se jugeront pas au même rythme
Une banque centrale qui achète de l’or tous les mois pendant près de deux ans finit par dire quelque chose de sa vision du monde. La Banque populaire de Chine a ajouté près de 20 tonnes de métal à ses réserves en juillet, son vingt-et-unième mois d’achats consécutifs, et n’a pas acquis un seul bitcoin. Un actif de réserve, c’est un placement qu’un État conserve pour garantir sa monnaie et sa capacité à payer l’étranger, choisi pour sa liquidité et sa solidité plutôt que pour son rendement.
L’argument que Pékin avance en creux est celui-là même que les promoteurs américains du bitcoin répètent depuis des années : détenir une valeur qui ne dépende du bon vouloir d’aucun gouvernement étranger. Washington a franchi le pas en 2025 avec sa réserve stratégique en bitcoins. Deux capitales partagent le même diagnostic sur la fragilité du dollar et en tirent deux conclusions opposées. Pourquoi le premier rival économique des États-Unis choisit-il le lingot quand Washington mise sur le jeton ?
Vingt-et-un mois d’achats et 60 tonnes engrangées depuis janvier
La Banque populaire de Chine a porté ses avoirs officiels de 75,44 à 76,08 millions d’onces au mois de juillet, d’après les données publiées par l’Administration d’État des changes. La progression paraît modeste sur le papier. Elle représente pourtant la plus grosse acquisition mensuelle depuis octobre 2023, et le rythme s’accélère depuis le mois de mars.
Le trésor officiel atteint désormais 2 366 tonnes, soit 306,35 milliards de dollars au cours actuel du métal. Depuis janvier, Pékin déclare environ 60 tonnes achetées, pour 7,8 milliards de dollars. Ces chiffres ne sont vraisemblablement qu’un plancher : Goldman Sachs estimait en mai les achats réels du mois à plus de 48 tonnes, contre 10 tonnes déclarées, un écart qui pointe vers des acquisitions logées ailleurs que dans le bilan officiel.
Cela porte les achats nets depuis le début de l’année à 60 tonnes, et les avoirs totaux en or à 2 366 tonnes.
Krishan Gopaul, analyste senior EMEA au World Gold Council, dans une publication relayée par Kitco News le 7 août 2026
La Chine n’agit pas seule sur ce terrain. La Banque nationale tchèque a ajouté 1,7 tonne en juillet et s’approche de son objectif de 100 tonnes, le Kazakhstan a suivi avec un peu plus d’une tonne. La demande des banques centrales tient le cours au-dessus de 4 000 dollars l’once, après un recul de près de 30 % depuis les sommets de janvier. Reste à comprendre ce que Pékin cherche exactement à mettre à l’abri.
Le gel des avoirs russes, la hantise qui guide Pékin
L’Union européenne a gelé environ 210 milliards d’euros d’actifs de la Banque centrale russe après l’invasion de l’Ukraine, en 2022. Ce précédent a circulé dans toutes les banques centrales des pays qui ne s’alignent pas sur Washington. Un lingot entreposé sur le sol national ne se bloque pas par décret, contrairement à des bons du Trésor américain ou à des devises logées chez un correspondant étranger.
Le profil des achats chinois, régulier, massif et largement sous-déclaré, ressemble davantage à celui d’un État qui se prépare à encaisser un choc qu’à un simple rééquilibrage de portefeuille. Aucun élément public ne permet d’aller plus loin sur les scénarios envisagés à Pékin, et la prudence s’impose sur ce point. L’objectif assumé reste la sortie progressive du dollar, avec un actif qui n’est la dette d’aucun autre État.
Ce qui sépare le lingot du satoshi dans un bilan d’État
Le raisonnement chinois recoupe celui des partisans du bitcoin sur le fond, mais les deux actifs ne rendent pas les mêmes services à une banque centrale. Quelques différences pèsent lourd dès qu’il s’agit d’immobiliser des centaines de milliards de dollars. Cinq écarts expliquent l’essentiel de l’arbitrage :
- l’or dispose d’un marché de gré à gré assez profond pour absorber des dizaines de tonnes sans faire décoller le cours ;
- sa détention physique se rapatrie et se stocke sur le territoire national, hors d’atteinte d’une décision étrangère ;
- il est comptabilisé comme actif de réserve par le Fonds monétaire international, ce qui n’est le cas d’aucun cryptoactif ;
- sa volatilité annuelle reste très inférieure à celle du bitcoin, critère décisif pour un bilan public ;
- la Chine interdit le trading de cryptomonnaies à ses résidents depuis 2021.
Le dernier point est le plus contraignant, et le moins technique. Une administration qui a fermé ce marché à sa population en 2021 peut difficilement lui vanter une réserve d’État en bitcoins, surtout quand elle promeut son yuan numérique comme alternative officielle. La contradiction ne se règle pas par une note de service.
Aux États-Unis, cette contradiction n’existe pas, et le contraste institutionnel en devient saillant : Washington a inscrit le bitcoin dans son droit budgétaire quand Pékin l’a chassé de son système financier.
Washington inscrit le bitcoin dans ses comptes, Pékin l’ignore
La réserve stratégique de bitcoins américaine existe sur le papier depuis un décret signé en mars 2025, qui confie au Trésor les bitcoins saisis par les agences fédérales. Le Congrès veut aller nettement plus loin avec le BITCOIN Act porté par la sénatrice Cynthia Lummis et le représentant Nick Begich, relancé en 2026 sous le nom d’American Reserve Modernization Act, qui viserait un million de bitcoins achetés activement par l’État fédéral.
Le mouvement gagne aussi les échelons locaux, avec des dispositifs comparables déjà votés dans plusieurs États. Le Michigan étudie un texte qui autoriserait jusqu’à 10 % de ses fonds publics en cryptoactifs. En Suède, des députés d’opposition ont réclamé une réserve nationale en bitcoins aux côtés de la couronne et de l’or. Le silence chinois tranche d’autant plus nettement sur cette carte.
Face à 2 366 tonnes de lingots, la comparaison financière reste sans appel. Le million de bitcoins visé par le texte américain pèserait environ 65 milliards de dollars au cours du moment, soit un cinquième de la valeur du trésor or chinois. Cet écart d’échelle explique une partie du désintérêt de Pékin, qui gère des réserves de change de plusieurs milliers de milliards.
Les 2 500 tonnes qui manquent encore au bilan chinois
Les analystes de BMO Capital Markets ont posé un repère utile dans une note de fin juillet. Le stock d’or de la Réserve fédérale représente environ 5 % de la masse monétaire M2 américaine ; pour afficher le même ratio, la Chine devrait détenir près de 18 000 tonnes. Il lui manquerait entre 2 500 et 3 000 tonnes pour égaler seulement le niveau américain, un objectif que la banque juge atteignable en deux à cinq ans.
La même note estime que le pays a accumulé près de 30 000 tonnes d’or au-dessus du sol, très au-delà des données officielles, et qu’il pilote désormais environ un tiers des flux de demande mondiaux. Pékin est devenu le premier moteur du cours du métal, ce qui déplace la question vers la répartition entre métal et bitcoin dans un patrimoine privé.
Deux paris qui ne se jugeront pas au même rythme
L’or et le bitcoin racontent la même défiance envers un système monétaire adossé à une seule devise, mais ils l’expriment sur des horizons très éloignés. Le métal se juge sur des siècles de pratique institutionnelle et sur une comptabilité que le FMI reconnaît. Le bitcoin, lui, avance sur le pari de la rareté et sur dix-sept ans d’histoire. Depuis janvier, l’or a effacé son décrochage quand le bitcoin campe 26 % sous sa clôture de 2025, ce qui donne provisoirement raison à Pékin.
La question soulevée par le coffre chinois n’est pas de savoir qui gagnera, mais ce qu’un particulier fait d’un signal aussi lourd. Une banque centrale qui immobilise 306 milliards de dollars dans un métal sans rendement accepte de renoncer à toute performance en échange d’une garantie de dernier recours. Le même arbitrage se rejoue à l’échelle d’une épargne, avec des montants sans commune mesure et une contrainte de liquidité bien plus forte.
Deux calendriers vont trancher, chacun à son rythme. Le premier tient aux relevés mensuels de la Banque populaire de Chine, qui diront si le vingt-deuxième mois d’achats suit le vingt-et-unième. Le second dépend du sort du texte américain sur le million de bitcoins, encore suspendu à l’agenda du Congrès. Ces deux trajectoires se liront dans des bilans, pas dans le cours du jour.

