Dette américaine : 7 milliards de plus chaque jour, et le pari de la rareté se réveille

La dette fédérale américaine a franchi 39 700 milliards de dollars et gonfle d'environ 7 milliards par jour. De quoi ressortir un vieux pari sur l'or et le bitcoin, que quinze ans de marché n'ont toujours pas tranché.

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Vendredi 24 juillet, le compteur du Trésor américain a affiché un nouveau record : 39 700 milliards de dollars de dette fédérale. Le montant impressionne, mais c’est surtout son rythme qui retient l’attention des marchés. La dette publique américaine grossit d’environ 7 milliards de dollars par jour, d’après les données du jeu Debt to the Penny relayées par CoinDesk. Ramenée à une capitalisation boursière, cette seule accumulation quotidienne se classerait au seizième rang des cryptomonnaies.

Dans le jargon des marchés, on appelle debasement trade le pari qui consiste à se protéger de l’érosion d’une monnaie en achetant des actifs dont la quantité est bornée. L’or joue ce rôle depuis des siècles, et le bitcoin, avec ses 21 millions d’unités inscrites dans le code, revendique le même statut depuis quinze ans. Le raisonnement séduit parce qu’il repose sur une arithmétique élémentaire : quand une dette souveraine grossit sans horizon de remboursement, la tentation d’en alléger le poids par la création monétaire augmente. Cette thèse méritait-elle vraiment de ressortir du placard cet été ?

Un rythme d’endettement que personne ne freine

Le montant brut ne dit pas grand-chose sans son dénominateur. Le ratio dette sur PIB des États-Unis dépasse désormais 120 %, un niveau qui laisse peu de marge de manœuvre budgétaire en cas de retournement conjoncturel. Torsten Slok, chef économiste d’Apollo, alerte depuis plusieurs mois sur cette absence de coussin : une récession qui surviendrait aujourd’hui trouverait Washington privé des munitions dont il disposait en 2008 ou en 2020.

La contrainte se double d’un piège sur les taux. Pour financer ses déficits, le Trésor doit émettre toujours plus d’obligations, et ces obligations doivent offrir un rendement suffisant pour trouver preneur. Une banque centrale qui baisserait agressivement ses taux comprimerait ce rendement et compliquerait le refinancement, tout en risquant de rallumer l’inflation. Le chemin est étroit, et il se rétrécit à mesure que le stock de dette gonfle.

Les analystes désignent ce cadre sous le nom de dominance budgétaire, une situation où la politique monétaire finit par servir les besoins de financement de l’État plutôt que ses propres objectifs. Les fondateurs de la lettre LondonCryptoClub, interrogés par CoinDesk, estiment que ce régime dictera la trajectoire de la Réserve fédérale pour les années à venir. Leur conclusion tient en une ligne : le pari sur la dévaluation, discret depuis un an, devrait repartir de plus belle.

Ce que le pari de la rareté promet, et ce qu’il suppose

Acheter de l’or ou du bitcoin pour se prémunir d’une dérive monétaire revient à formuler une hypothèse précise : celle que la rareté d’un actif finit par se payer quand l’unité de compte, elle, se multiplie. Ni l’or ni le bitcoin ne produisent le moindre revenu, puisqu’ils ne versent ni coupon ni dividende. Leur seule promesse est de ne pas se diluer.

Le raisonnement emporte une conséquence pratique souvent négligée. Un pari sur la dévaluation ne se joue pas sur trois mois, et il suppose de traverser des périodes où le prix baisse alors que la thèse reste valable. La correction simultanée de l’or et du bitcoin en juin dernier, et ce qu’elle dit de la diversification, a rappelé que deux abris peuvent tanguer ensemble sans que le raisonnement de fond soit invalidé. La patience appartient au dispositif, pas à son décor.

Les points qui reviennent dans l’argumentaire des acheteurs

Le débat sur la dévaluation resurgit périodiquement, mais l’été 2026 lui fournit une série de chiffres inhabituellement concordants. Cinq éléments structurent aujourd’hui le raisonnement des investisseurs qui accumulent de l’or ou du bitcoin.

  • Une dette fédérale à 39 700 milliards de dollars, en hausse d’environ 7 milliards par jour, sans trajectoire de retour à l’équilibre annoncée ;
  • Un ratio dette sur PIB supérieur à 120 %, qui réduit la capacité de relance en cas de récession ;
  • Une offre de bitcoin plafonnée à 21 millions d’unités, inscrite dans le protocole et jamais modifiée depuis 2009 ;
  • Des ETF bitcoin au comptant sur une troisième semaine consécutive de collecte nette, malgré 465 millions de dollars de sorties en fin de semaine ;
  • Un ratio ether sur bitcoin repassé au-dessus de ses moyennes mobiles à 100 et 200 jours pour la première fois depuis le début du marché baissier.

Aucun de ces points ne constitue une preuve à lui seul. Leur convergence explique en revanche pourquoi le sujet ressort maintenant plutôt qu’en janvier, alors que la dette grossissait déjà au même rythme.

L’objection que le bitcoin traîne depuis 2010

Il existe un contre-argument solide, et il est empirique. Depuis sa création, le bitcoin s’est comporté bien davantage comme une valeur technologique que comme un abri. Il monte quand l’appétit pour le risque revient et chute quand il reflue, soit exactement l’inverse du comportement attendu d’un refuge.

La séance du 27 juillet en donne une illustration nette. Le bitcoin est repassé au-dessus de 65 000 dollars après la pause dans les hostilités entre Washington et Téhéran, accompagnée d’un repli de 5 % du pétrole. Un actif qui progresse parce que la tension géopolitique retombe ne ressemble pas à celui qu’on achète pour se protéger d’une crise.

Les États-Unis ne sont jamais entrés en récession avec une marge budgétaire aussi faible.

Torsten Slok, chef économiste d’Apollo, dans une note de blog publiée en mai 2026

Les deux lectures ne sont pas incompatibles pour autant. Un actif peut se négocier à court terme comme un titre technologique et remplir sur une décennie une fonction de réserve de valeur, à condition que son détenteur accepte le grand écart entre les deux horizons. C’est ce qui rend le pari difficile à tenir en pratique, bien plus que sa cohérence théorique.

Un débat américain qui déteint sur les portefeuilles européens

Vu depuis l’Europe, le sujet paraît lointain, puisque la dette en question est libellée en dollars et concerne le budget d’un autre continent. Le dollar reste pourtant la monnaie de réserve de référence, et une érosion de sa valeur se répercute sur le pouvoir d’achat international de toutes les épargnes, y compris celles libellées en euros.

Le vieux continent n’échappe d’ailleurs pas au même mécanisme. La dette publique française dépasse 3 200 milliards d’euros, soit environ 110 % du PIB, un ratio qui place la trajectoire budgétaire hexagonale sous la surveillance des mêmes investisseurs. La différence tient moins à la nature du problème qu’à la taille de la monnaie concernée, et à la latitude dont dispose encore la Banque centrale européenne pour arbitrer entre inflation et refinancement.

Ce que la réunion de la Fed ne tranchera pas

La Réserve fédérale rend sa décision de politique monétaire cette semaine, et les opérateurs d’options ont déjà commencé à retirer leurs couvertures avant l’échéance. Une baisse de taux soutiendrait mécaniquement les actifs risqués, bitcoin compris, sans rien changer à l’équation budgétaire qui se joue derrière.

Le véritable arbitrage se situe ailleurs. Il porte sur la part qu’un patrimoine peut raisonnablement consacrer à des actifs sans rendement, retenus pour ce qu’ils ne feront pas plutôt que pour ce qu’ils rapporteront. Plusieurs États américains ont déjà tranché à leur échelle en constituant des réserves publiques en bitcoin, un signal que peu d’observateurs anticipaient il y a trois ans. La question n’est plus de savoir si l’actif a sa place dans une allocation, mais laquelle.

Une inconnue subsiste, que ni la Fed ni le Trésor ne lèveront : le moment où la dominance budgétaire cesse d’être une hypothèse d’analyste pour devenir un fait de marché. Ce basculement ne s’annonce jamais à l’avance, ce qui rend l’exercice particulièrement inconfortable pour ceux qui préfèrent décider une fois les choses éclaircies.

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