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- Un instrument de crédit sorti d’une conversation avec une IA
- Un taux qui monte parce que le titre décroche
- Une facture annuelle de 1,76 milliard de dollars
- Les premiers bitcoins vendus pour honorer les échéances
- Trois leviers actionnés la même semaine
- Ce que le montage révèle du modèle des trésoreries d’entreprise
Une action de préférence est un titre à mi-chemin entre l’action et l’obligation : pas de droit de vote, mais un dividende versé en priorité, avant les actionnaires ordinaires. Strategy en a fait le carburant de sa machine à acheter du bitcoin, avec deux titres cotés au Nasdaq et environ 15 milliards de dollars levés en un an. Michael Saylor a raconté cette semaine que l’idée du montage lui était venue en interrogeant ChatGPT.
Le récit a beaucoup circulé. Les chiffres, eux, sont arrivés par un autre canal : un formulaire déposé auprès du régulateur américain le 3 août, qui permet de suivre l’argent des dividendes versés jusqu’aux bitcoins cédés pour les financer. Entre le 27 juillet et le 2 août, l’entreprise a vendu 1 638 bitcoins. Que dit ce basculement à quelqu’un qui détient du bitcoin sans levier ni échéance à honorer ?
Un instrument de crédit sorti d’une conversation avec une IA
Début 2025, Strategy détenait environ 30 milliards de dollars de bitcoins et figurait parmi les tout premiers émetteurs mondiaux d’obligations convertibles. Le marché commençait à saturer, et l’entreprise cherchait un véhicule de financement capable d’absorber davantage. Saylor dit avoir posé la question à un modèle d’IA, qui aurait validé la faisabilité du montage et déroulé les étapes.
Nous avions besoin d’inventer un nouveau type de titre, un nouveau type d’instrument de crédit que nous pourrions utiliser pour emprunter de l’argent afin d’acheter plus de bitcoins.
Michael Saylor, président exécutif de Strategy, dans le podcast The Diary of a CEO, le 6 août 2026
Deux titres en sont sortis. STRK, lancé en janvier 2025, est une action de préférence convertible à 8 %. STRC a suivi le 24 juillet 2025, introduit à 90 dollars pour 2,52 milliards levés, puis complété par des émissions successives. Le total revendiqué avoisine 15 milliards de dollars, dont une dizaine par le seul STRC.
Saylor présente STRC comme une action de préférence à dividende variable jamais créée sous cette forme. Des travaux sur le marché américain font pourtant remonter ce type de titre à 1982, avec plus de 5 milliards de dollars émis en neuf mois, principalement par des banques. La nouveauté tient moins à l’instrument qu’à l’usage qu’en fait Strategy.
Un taux qui monte parce que le titre décroche
Sur les titres à dividende variable des années 1980, le taux découlait d’une formule fixée à l’émission et indexée sur les bons du Trésor. STRC fonctionne autrement : c’est Strategy qui fixe le taux, par paliers de 0,25 point, avec un objectif affiché dans le prospectus, maintenir le cours autour de la valeur nominale de 100 dollars.
La trajectoire est publique et parle d’elle-même. Le taux a démarré à 9 % en août 2025, est monté sept mois d’affilée jusqu’à 11,5 % en mars 2026, puis a été relevé à 12 % annuels à compter du 16 août, décision confirmée le 31 juillet. Le titre était tombé jusqu’à 74,5 dollars en juin, près de 25 % sous sa valeur de référence, avant de remonter vers 95 dollars début août.
Une facture annuelle de 1,76 milliard de dollars
Le coût de cette architecture n’est plus théorique. Il se lit dans les comptes trimestriels et dans les dépôts hebdomadaires, et il a été multiplié par huit en un an. Voici les quatre chiffres qui résument la charge que Strategy doit désormais servir.
- 400,7 millions de dollars de dividendes versés sur l’ensemble des actions de préférence au deuxième trimestre 2026, contre 49,1 millions un an plus tôt ;
- environ 1,76 milliard de dollars par an de dividendes et d’intérêts cumulés ;
- un versement tous les quinze jours depuis le vote des actionnaires de juin ;
- 893,8 millions de dollars encore disponibles pour racheter des titres de préférence.
Ces montants doivent sortir quelque part. Tant que le bitcoin montait, la mécanique se finançait par de nouvelles émissions : on vendait du papier pour payer le papier précédent. Le cours évolue aujourd’hui sous le prix de revient moyen du stock, ce qui rend cette rotation nettement plus coûteuse.
Le 29 juin, l’entreprise a présenté un cadre de gestion du capital autorisant la mobilisation d’une partie de ses bitcoins pour renforcer sa trésorerie. Cinq semaines plus tard, elle l’a mis en pratique.
Les premiers bitcoins vendus pour honorer les échéances
Entre le 27 juillet et le 2 août, Strategy a cédé 1 638 bitcoins pour 104,73 millions de dollars, à un prix moyen net de 63 957 dollars. Le prix de revient moyen du stock s’établit à 75 419 dollars, d’après le formulaire déposé le 3 août : la vente s’est donc faite en moins-value comptable.
L’affectation de ces liquidités est documentée ligne à ligne. Sur les 104,73 millions récupérés, 52,4 millions ont payé les dividendes dus aux détenteurs d’actions de préférence et 52,3 millions ont servi à racheter des actions STRC, soit 912 143 titres pour 81,2 millions, à 89,02 dollars l’unité quand leur valeur de référence est de 100 dollars.
Ce rachat a une logique financière lisible. Le dividende étant calculé sur la valeur nominale, ces 912 143 titres représentaient à 12 % environ 10,9 millions de dollars de charge annuelle. Les racheter sous le pair réduit la facture future, tant que les actions ne sont pas réémises.
Le stock est passé de 843 738 bitcoins le 26 mai à 842 138 après l’opération. La saignée reste modeste rapportée à l’ensemble, mais elle marque un précédent concret que l’assouplissement doctrinal du printemps avait rendu possible sans encore le concrétiser.
Trois leviers actionnés la même semaine
La vente de bitcoins n’a pas fonctionné seule. Sur la semaine du 27 juillet, Strategy a mobilisé trois sources de liquidités en parallèle, chacune avec une affectation distincte.
| Levier | Montant net | Affectation principale |
|---|---|---|
| Vente de bitcoins | 104,73 millions de dollars | Dividendes et rachat de STRC |
| Cession d’actions MSTR | 290,6 millions de dollars | Réserve en dollars portée à 4 milliards |
| Capacité de rachat restante | 1,89 milliard de dollars | Titres de préférence et actions ordinaires |
Sur les 290,6 millions tirés de la vente de 3 011 361 actions MSTR, 250 millions ont gonflé la réserve en dollars, 28,9 millions ont complété le rachat de STRC et 11,7 millions ont rejoint la trésorerie. Aucun de ces flux n’a servi à acheter du bitcoin, dans la continuité de la séquence où l’entreprise avait déjà levé des fonds sans en acquérir un seul.
Phong Le, directeur général de Strategy, décrivait fin juin cette évolution comme le passage d’une émission de capital à sens unique à une gestion active du capital. La formule est diplomatique ; elle décrit surtout une entreprise devenue vendeuse à la marge.
Ce que le montage révèle du modèle des trésoreries d’entreprise
Le mécanisme n’a rien d’exotique une fois déplié. Un rendement affiché a toujours une source, un payeur et un point de rupture, et ici la source finale est le stock de bitcoins lui-même. Le détenteur de STRC touche 12 % ; il les touche parce que quelqu’un vend des satoshis en face.
La question déborde largement le cas Strategy. Des dizaines de sociétés cotées ont bâti le même modèle, et la disparition des primes de valorisation les prive du levier qui rendait l’exercice indolore. Les 842 138 bitcoins de Strategy restent une position dominante, mais elle est désormais adossée à des engagements datés.
Détenir du bitcoin en direct, sans dette ni dividende à servir, revient à ne devoir d’échéance à personne. C’est une différence de nature, pas de degré, et elle se mesure précisément dans les semaines où le cours passe sous les prix de revient. Le prochain relevé hebdomadaire dira si la vente du 27 juillet était un ajustement ponctuel ou le premier d’une série.

