SpaceX perd 540 millions de dollars sur ses bitcoins et n’en vend pas un seul

Le groupe d'Elon Musk publie ses premiers comptes de société cotée avec 540 millions de dollars de moins-value sur sa réserve en bitcoin. Le stock, lui, n'a pas bougé d'une unité, et le marché sanctionne un trimestre pourtant supérieur aux attentes.

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SpaceX a publié mardi soir ses premiers comptes trimestriels en tant que société cotée, et une ligne du bilan a retenu l’attention bien au-delà du secteur spatial. Les actifs numériques du groupe sont passés de 1,64 à 1,10 milliard de dollars en six mois, soit une moins-value latente de près de 540 millions. Une moins-value latente, c’est une perte qui n’existe que sur le papier, tant que l’actif concerné n’a pas été vendu.

Le nombre de bitcoins, lui, n’a pas bougé d’un satoshi : 18 712 unités au 30 juin, exactement le solde annoncé lors de l’entrée en Bourse. Depuis quatre ans, une poignée de grandes entreprises cotées logent une fraction de leur trésorerie en bitcoin, et chaque publication de résultats ramène la même scène : un chiffre rouge dans les comptes, un portefeuille intact sur la blockchain. Que faut-il lire dans cet écart entre ce que dit la comptabilité et ce que fait réellement l’entreprise ?

Un premier bilan de société cotée qui dépasse le consensus

Le trimestre est tout sauf mauvais. SpaceX a annoncé un chiffre d’affaires de 7,81 milliards de dollars, contre 6,93 milliards attendus par le consensus des analystes, une progression de 92 % sur un an. La perte nette se réduit à 541 millions de dollars, contre 1 milliard un an plus tôt, avec une perte par action de neuf cents inférieure aux prévisions.

L’excédent brut d’exploitation ajusté a presque triplé, à 3,5 milliards de dollars, porté par les lancements, Starlink et les activités liées à l’intelligence artificielle. Le carnet de commandes atteint 47,5 milliards de dollars et la trésorerie disponible dépasse 100 milliards.

Rapportée à ces montants, la position en bitcoin pèse à peine plus de 1 % du bilan. C’est un détail comptable pour un groupe de cette taille, mais c’est un signal pour l’ensemble du marché : rares sont les industriels de ce calibre à assumer publiquement une réserve en actifs numériques.

La ligne actifs numériques passe de 1,64 à 1,10 milliard de dollars

Le document déposé auprès du régulateur américain est limpide sur un point : aucun bitcoin n’a été vendu au deuxième trimestre. Les 18 712 BTC figurant dans le prospectus d’introduction en Bourse sont toujours là, et la société d’analyse on-chain Arkham Intelligence retrouve le même solde sur les adresses attribuées au groupe.

L’écart de valorisation vient uniquement du cours. Au 30 juin, le bitcoin clôturait à 58 558 dollars, après un repli d’environ 33 % depuis fin 2025. Multipliez cette baisse par un stock inchangé et vous obtenez les 540 millions de dollars inscrits au bilan, sans qu’un seul ordre de vente ait été passé.

Ce que dit vraiment une moins-value latente

La confusion entre perte comptable et perte réelle revient à chaque saison de résultats, et elle fausse la lecture de ce genre de ligne. Quatre repères suffisent à remettre les choses en place.

  • une moins-value latente reflète un cours à une date précise, ici le 30 juin, et non la valeur du portefeuille au moment où vous lisez ces lignes ;
  • elle ne devient une perte définitive qu’au moment d’une vente, ce que SpaceX n’a pas fait ;
  • elle ne coûte rien en trésorerie, contrairement à une dépréciation d’usine ou à une amende, puisqu’aucun dollar ne sort de l’entreprise ;
  • elle s’inverse mécaniquement dès que le cours remonte, avec la même brutalité qu’à la baisse.

Le bitcoin s’échangeait autour de 64 200 dollars au moment de la publication des comptes, soit près de 10 % au-dessus du cours de clôture du 30 juin. La ligne rouge du deuxième trimestre est donc déjà partiellement effacée dans la réalité du portefeuille.

Cette mécanique explique pourquoi les entreprises qui détiennent des actifs numériques depuis plusieurs années ne réagissent plus aux trimestres défavorables. Elle explique nettement moins bien la réaction du marché.

Un marché qui sanctionne un trimestre pourtant solide

L’action SPCX a perdu près de 8 % après la clôture, autour de 115 dollars, alors qu’elle avait terminé la séance ordinaire en hausse de 9,43 %. Le titre évolue dans une fourchette de 104,83 à 225,64 dollars sur douze mois.

Les analystes pointent moins les résultats que les prévisions d’investissement, attendues environ 65 % au-dessus du consensus pour septembre et décembre. Selon Gene Munster, de Deepwater Management, cette lecture passe à côté de l’essentiel.

C’est logique. Le premier trimestre en tant que société cotée est toujours attendu comme un carton plein. C’est ce que nous avons eu.

Gene Munster, associé gérant de Deepwater Management, sur X le 4 août 2026, en réaction aux premiers résultats trimestriels de SpaceX

L’épisode illustre un décalage classique entre la temporalité d’une entreprise industrielle et celle des marchés. SpaceX raisonne en décennies, avec un alunissage annoncé pour 2028 et un Starlink Mobile prévu fin 2027, quand le marché arbitre sur un seul trimestre.

Tesla, Strategy et les autres : la même ligne, des exécutions différentes

SpaceX est loin d’être seule dans ce cas. Tesla détient 11 509 bitcoins, valorisés plus de 740 millions de dollars, et occupe la douzième place d’un classement où le stock des sociétés cotées dépasse désormais le million d’unités. SpaceX y figure au huitième rang, selon les données de BitcoinTreasuries.net.

Les modèles diffèrent nettement d’une société à l’autre. Certaines se sont construites autour de l’accumulation de bitcoin financée par la dette et les augmentations de capital, un montage dont la fin des primes de valorisation a rappelé les limites au premier semestre. D’autres, comme SpaceX ou Tesla, se contentent d’une allocation minoritaire adossée à une activité industrielle. Aucune de ces trésoreries n’a jamais logé le moindre memecoin : quand le bilan d’une entreprise cotée est en jeu, le choix se porte sur les actifs les plus anciens et les plus liquides.

Le vrai test se joue le 6 août

Le 6 août, environ 912 millions d’actions détenues par les salariés et les investisseurs de la première heure deviennent cessibles, moins de deux mois après une introduction en Bourse record de 86 milliards de dollars. Le flottant peut augmenter d’un coup, et avec lui la pression vendeuse sur le titre.

Ce calendrier a une résonance particulière pour qui suit les trésoreries d’entreprise en bitcoin. Une réserve d’actifs numériques n’a de valeur stratégique que si elle survit aux moments où la tentation de vendre est la plus forte, et un déverrouillage d’actions de cette ampleur fait partie de ces moments.

La question qui se posera dans trois mois n’est donc pas de savoir combien SpaceX aura perdu ou gagné sur le papier. Elle sera de savoir si le compteur affiche toujours 18 712. C’est ce chiffre, et non la ligne rouge du bilan, qui dira ce que vaut l’engagement d’un industriel envers un actif dont il ne contrôle ni le cours ni le calendrier.

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