La Banque d’Italie a envoyé 200 USDC dans dix pays : la facture va de 0,30 % à près de 9 %

Une équipe de la Banque d'Italie a joué au client mystère : dix couloirs, 200 USDC à chaque fois, de l'Italie vers l'Argentine, le Brésil, l'Afrique du Sud, les Émirats et le Japon. Le transfert on-chain coûte des miettes, mais l'addition finale, elle, varie du simple au trentuple.

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Envoyer de l’argent à l’autre bout du monde en quelques secondes et pour quelques centimes : c’est la promesse que les stablecoins, ces jetons adossés à une monnaie officielle comme le dollar ou l’euro, répètent depuis des années. Le raisonnement paraît imparable, puisqu’un virement en USDC sur une blockchain moderne coûte effectivement une fraction de centime, quand un opérateur de transfert classique prélève souvent plusieurs points de pourcentage.

La Banque d’Italie a décidé de vérifier autrement que sur le papier, en payant elle-même. Ses chercheurs ont envoyé de vrais fonds depuis de vrais comptes, vers de vrais destinataires, et ont chronométré chaque étape du parcours. Le résultat, publié le 1er août 2026, déplace le débat : la blockchain n’est presque jamais le problème, et pourtant la facture finale ne baisse pas. Où passe donc l’argent ?

Dix couloirs, 200 USDC et un client mystère

L’exercice porte un nom emprunté au commerce de détail : le client mystère. Plutôt que d’interroger les plateformes sur leurs tarifs affichés, les quatre chercheurs de la banque centrale italienne ont ouvert des comptes, acheté des jetons et suivi l’argent jusqu’au bout. Chaque test consistait à transférer 200 USDC depuis l’Italie vers un pays de destination, puis à reconvertir la somme en monnaie locale sur le compte du bénéficiaire.

Dix couloirs ont été testés, reliant l’Italie à l’Argentine, au Brésil, à l’Afrique du Sud, aux Émirats arabes unis et au Japon. La mesure ne s’arrête pas au tarif annoncé : elle intègre l’achat des jetons, les frais de retrait, l’écart de change appliqué par chaque intermédiaire et les commissions bancaires locales. Le trajet complet compte, du compte bancaire de départ au compte bancaire d’arrivée.

Le verdict tient dans une fourchette qui laisse peu de place à l’interprétation. Le coût total varie de 0,30 % à près de 9 % du montant transféré, selon le couloir et les prestataires retenus. Un écart de un à trente sur une opération strictement identique, avec le même jeton et sur les mêmes réseaux. La moyenne n’a ici aucun sens, et c’est justement ce que l’étude voulait montrer.

Le trajet on-chain ne pèse presque rien dans l’addition

Le point le plus contre-intuitif du document concerne la part réelle de la blockchain dans la note finale. Les frais de réseau, ceux que le secteur met systématiquement en avant dans sa communication, représentent une contribution marginale de 0,4 % au coût total. Tout le reste se joue avant et après, dans ce que les chercheurs nomment les frictions de rampe. Voici où part réellement l’argent :

  • la conversion des euros en USDC, facturée par la plateforme d’achat ;
  • l’écart de change appliqué au moment de cette conversion, rarement présenté comme un frais ;
  • le retrait vers la monnaie locale du destinataire, avec sa propre commission ;
  • les frais prélevés par la banque domestique qui reçoit le virement final.

Le secteur avait vendu la disparition des intermédiaires. Il a surtout remplacé les banques correspondantes par d’autres péages, plateformes centralisées, courtiers et prestataires de paiement, dont le pouvoir de tarification s’exerce exactement là où l’utilisateur ne regarde pas. Le jeton circule librement, mais les portes d’entrée et de sortie restent payantes.

Cette mécanique explique aussi pourquoi les couloirs les moins chers existent bel et bien. Un utilisateur aguerri, capable de choisir sa plateforme, son réseau et son mode de retrait, descend à 0,30 %. Un utilisateur pressé, qui accepte le premier chemin proposé, paie trente fois plus. La compétence financière et numérique devient le principal facteur de coût.

La vitesse dépend des rails du pays d’arrivée

Le second enseignement porte sur le temps, et il suit exactement la même logique. Là où un système de paiement instantané existe, le règlement complet se boucle en moins de 20 minutes. L’étude cite le PIX brésilien, Transferencias 3.0 en Argentine et le système TIPS côté italien, trois infrastructures publiques ou coopératives qui rendent les couloirs en stablecoin réellement compétitifs.

Quand le destinataire dépend d’un virement bancaire classique, le cas de l’Afrique du Sud dans l’échantillon, le délai s’étire à un ou deux jours ouvrés. L’avantage de vitesse s’évapore, alors que le transfert on-chain, lui, s’est réglé en quelques secondes. Le maillon lent n’est jamais la chaîne, c’est la banque qui se trouve au bout.

Ce résultat suggère que les envois de fonds en stablecoins et les infrastructures nationales de paiement instantané sont complémentaires, et non substituables.

Alberto Di Iorio, Enrica Di Stefano, Michele Mascioli et Giorgio Trebeschi, chercheurs de la Banque d’Italie, dans l’étude Markets, Infrastructures and Payment Systems n° 86, publiée le 1er août 2026

La conclusion vaut également pour l’Europe continentale, où les virements instantanés sont devenus la norme réglementaire. Un couloir vers un pays équipé de rails rapides tire pleinement parti du règlement permanent des blockchains ; un couloir vers un pays qui en est dépourvu ne gagne rien. La technologie ne compense pas une plomberie absente.

Pourquoi le récit du transfert à trois centimes survit

Si l’écart entre la promesse et la facture est aussi net, c’est que les deux ne mesurent pas la même chose. Le secteur communique sur le prix d’une transaction blockchain, qui descend sous le centime sur les réseaux de deuxième couche et sur les chaînes récentes. L’utilisateur, lui, ne cherche pas à acheter une transaction : il veut déplacer de l’argent entre deux comptes bancaires, souvent libellés dans deux devises différentes.

Le raccourci fonctionne parfaitement dans un seul cas de figure, celui où l’expéditeur et le destinataire restent tous les deux à l’intérieur de l’écosystème crypto. Si le bénéficiaire conserve ses USDC, les dépense directement ou paie des commerçants qui les acceptent, le transfert coûte effectivement des miettes. Dans la vie réelle, il faut payer un loyer, des courses et une facture d’électricité, ce qui impose de repasser en monnaie locale.

Cette lecture rejoint ce qu’on observe déjà chez les opérateurs historiques. Quand un acteur installé branche les rails de Western Union sur une blockchain rapide, il ne supprime pas la conversion finale, il l’internalise. Le gain existe, mais il se situe dans l’industrialisation du dernier kilomètre, pas dans la magie du jeton.

MiCA, les rampes régulées et le chaînon manquant européen

Le rapport pointe la voie de sortie sans détour, et elle est réglementaire autant qu’industrielle. Plus les fournisseurs de rampes de sortie sont nombreux et encadrés, plus la concurrence comprime les frais de conversion. L’Union européenne a précisément posé ce cadre avec MiCA, qui permet à un prestataire agréé dans un État membre d’opérer dans les vingt-sept. Le passeport européen agit ici comme un accélérateur de concurrence.

Le mouvement est déjà mesurable, avec les 280 acteurs agréés en Europe recensés cet été. Le paradoxe européen tient dans la suite : le même texte qui ouvre le marché impose aux petits prestataires des exigences de capital et de reporting qui découragent l’entrée. Moins d’entrants, c’est mécaniquement moins de pression sur les frais de rampe, c’est-à-dire exactement ce que l’étude désigne comme le poste dominant.

La montée en puissance des jetons adossés à l’euro ouvre une autre piste, plus discrète. Un transfert intra-européen libellé en euro numérique supprime purement et simplement l’écart de change, qui reste le poste incompressible dès qu’on traverse une frontière monétaire. La devise du jeton compte autant que la blockchain qui le transporte, un point que la communication du secteur évoque rarement.

Ce que révèle la plomberie sur la valeur réelle des actifs

L’étude italienne a le mérite de séparer deux choses que le marché confond volontiers : la solidité d’une infrastructure et la rentabilité d’un actif. Bitcoin, Ethereum et Solana valent d’abord par les réseaux qu’ils font tourner, et ces réseaux tiennent leurs promesses techniques. Les 0,4 % du coût total imputables à la chaîne le prouvent mieux que n’importe quel argumentaire.

Le reste appartient au monde ancien, celui des marges bancaires, des spreads de change et des guichets. C’est là que se jouera la prochaine décennie, et c’est aussi ce qui distingue un actif dont l’usage progresse d’un jeton dont seul le récit progresse. Un patrimoine se construit sur cette distinction, bien plus que sur la performance d’un trimestre.

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