Crédit immobilier : les États-Unis comptent la crypto comme un actif, l’Europe reste spectatrice

La FHFA demande à Fannie Mae et Freddie Mac de compter les cryptomonnaies parmi les actifs d'un emprunteur. Une bascule qui interroge une Europe restée prudente.

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Acheter un logement sans vendre ses bitcoins relevait encore, il y a peu, du casse-tête fiscal et bancaire. Aux États-Unis, cette frontière vient de bouger : l’agence fédérale qui supervise le crédit immobilier a demandé à Fannie Mae et Freddie Mac, les deux piliers du financement de l’habitat américain, de compter les cryptomonnaies parmi les actifs d’un emprunteur. Un portefeuille en bitcoin ou en ether logé sur une plateforme régulée pourra désormais peser dans l’évaluation d’un dossier de prêt, sans qu’il faille le convertir en dollars au préalable.

La mesure dépasse le simple ajustement technique. Elle fait entrer un actif numérique au cœur de l’infrastructure la plus traditionnelle qui soit, celle de la pierre et du crédit hypothécaire, et redessine la façon dont un patrimoine se prouve. Les deux agences garantissent une part majeure des prêts immobiliers américains, soit plusieurs milliers de milliards de dollars d’encours. Reste une question simple : qu’est-ce qui change vraiment pour celui qui détient des cryptos et veut devenir propriétaire ?

Une directive qui fait entrer la crypto dans le dossier de prêt

L’ordre a été signé le 25 juin par le directeur de la Federal Housing Finance Agency, William J. Pulte. Il enjoint à Fannie Mae et Freddie Mac de préparer des règles intégrant les avoirs en cryptomonnaie comme réserves ou actifs lors de l’examen d’une demande de prêt. C’est la première reconnaissance officielle de la crypto dans le crédit immobilier américain, là où ces avoirs étaient jusqu’ici purement ignorés tant qu’ils n’avaient pas été transformés en monnaie nationale.

Le périmètre reste balisé. Seuls les actifs détenus sur une plateforme américaine régulée seront pris en compte, ce qui exclut les portefeuilles auto-hébergés et les jetons logés sur des places sans cadre légal clair. Les deux entités doivent rendre leurs propositions, selon les termes de la directive, dès que cela sera raisonnablement possible. Détail qui compte : l’emprunteur n’aura pas à vendre ses cryptos pour les faire valoir, ce qui lui évite de déclencher une imposition sur ses plus-values au moment d’acheter sa résidence.

L’enjeu se mesure à l’échelle des deux institutions. Fannie Mae et Freddie Mac garantissent ou détiennent près de la moitié des prêts immobiliers du pays : la moindre évolution de leurs critères irrigue l’ensemble du marché hypothécaire américain. En reconnaissant la crypto, elles ouvrent la porte à des millions de foyers qui détiennent ces actifs sans pouvoir, jusqu’ici, les faire compter dans leur capacité d’emprunt.

Comment un portefeuille crypto pèse désormais dans une demande de prêt

Le mouvement réglementaire ne sort pas de nulle part : il accompagne des montages déjà testés par les prêteurs privés. Le cas le plus avancé, lancé au printemps 2026 par Better Home & Finance avec Coinbase, montre comment la crypto s’intègre à un financement immobilier classique. Voici les mécanismes qui structurent ces premiers prêts adossés aux actifs numériques :

  • le prêt principal reste un crédit conforme aux standards de Fannie Mae, sur 15 ou 30 ans, identique à n’importe quel prêt immobilier ;
  • un second prêt, garanti par les actifs numériques de l’emprunteur, finance l’apport sans obliger à vendre les jetons ;
  • seuls le bitcoin et le stablecoin USDC de Coinbase sont acceptés à ce stade, deux actifs jugés suffisamment liquides et traçables ;
  • l’offre, d’abord réservée à quelques profils, doit être étendue à l’ensemble du territoire américain au cours de l’été 2026.

Le premier prêt de ce type a été accordé à un couple d’Ann Arbor, dans le Michigan, qui a financé sa résidence tout en conservant intacte sa position en bitcoin. Le principe répond à une logique de gestion de patrimoine plus que de spéculation : l’actif numérique sert de levier sans être sacrifié, et continue de travailler pendant que le bien immobilier se rembourse.

Un signal venu du sommet de l’État

La directive s’inscrit dans une orientation politique assumée. L’administration américaine a multiplié, depuis début 2026, les gestes destinés à ancrer la crypto dans la finance réglementée, du traitement fiscal des plateformes jusqu’aux produits négociés en Bourse. Le crédit immobilier en est l’extension la plus concrète, car il touche le premier poste de patrimoine des ménages.

Le directeur de la FHFA a lui-même mis en scène cette bascule, en revendiquant une décision pesée et politiquement cadrée :

Après une étude approfondie, et dans la lignée de la vision du président Trump de faire des États-Unis la capitale mondiale de la crypto, j’ai ordonné aujourd’hui à Fannie Mae et Freddie Mac de préparer leurs activités à compter la cryptomonnaie comme un actif pour un crédit immobilier.

William J. Pulte, directeur de la FHFA, message publié sur X, juin 2026

Bitcoin, Ethereum et Solana en première ligne, les memecoins à la porte

Tous les actifs numériques ne se valent pas aux yeux d’un prêteur. La sélection se fait sur la liquidité, la profondeur de marché et la traçabilité : autant de critères qui favorisent les réseaux les plus établis et les plus capitalisés. Le bitcoin, qui s’échangeait autour de 61 500 dollars fin juin pour une dominance proche de 56 %, reste la référence incontournable de ces dossiers.

Derrière lui, l’ether, dont la capitalisation avoisine les 200 milliards de dollars, et Solana, autour de 79 dollars l’unité, incarnent les rares actifs alternatifs assez profonds pour rassurer une institution financière. À l’autre extrême, les memecoins illustrent ce qu’un prêteur ne voudra jamais accepter : sur les plateformes décentralisées de Solana, leurs volumes se sont effondrés de 82 % lors de la dernière vague de défiance, rappelant la fragilité de ces jetons sans usage réel.

Cette hiérarchie n’a rien d’anecdotique. Elle dessine, en creux, une grille de lecture pour qui veut bâtir un patrimoine numérique solide : privilégier des actifs reconnus par les institutions plutôt que courir après le jeton à la mode, dont la valeur d’usage pour un dossier de crédit est tout simplement nulle.

L’Europe spectatrice d’une bascule qu’elle pourrait mener

De ce côté de l’Atlantique, rien d’équivalent n’est à l’ordre du jour. L’Union européenne dispose pourtant, avec le règlement MiCA pleinement applicable depuis fin 2024, du cadre crypto le plus complet au monde, et plusieurs millions de Français détiennent déjà des actifs numériques. La matière première d’une telle réforme existe ; c’est l’audace réglementaire qui manque.

Le paradoxe européen tient là : avoir réglementé tôt et bien, mais avec une prudence qui freine les usages concrets comme l’adossement d’un crédit immobilier à un portefeuille crypto. Une Europe qui assume sa souveraineté numérique aurait tout intérêt à alléger les frottements qui découragent banques et emprunteurs, plutôt que d’empiler les obligations. Reconnaître ces actifs dans le crédit ne reviendrait pas à renier la prudence, mais à la mettre au service des ménages.

Ce que la pierre et le bloc disent de la construction de patrimoine

La portée de cette directive se joue moins dans la prouesse technique que dans le glissement de regard qu’elle acte : un actif né en marge du système devient une brique reconnue du patrimoine immobilier des ménages. Le couple du Michigan n’a pas spéculé ; il a diversifié son patrimoine, en faisant cohabiter un bien tangible et une réserve numérique au sein d’un même projet de vie.

La vraie bascule est culturelle. Quand le crédit immobilier, socle de la richesse des classes moyennes, commence à parler le même langage que la blockchain, la frontière entre épargne tangible et avoirs numériques cesse d’être étanche. Ce qui se décide aujourd’hui à Washington dessine, pour les années qui viennent, la place que les actifs numériques occuperont dans la manière même de se constituer un toit et un patrimoine.

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