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En février 2022, au Canada, des manifestants opposés aux mesures sanitaires voient leurs comptes bancaires gelés sans procès ni condamnation. L’année suivante, au Royaume-Uni, une figure publique se fait fermer son compte pour des motifs liés à ses opinions. Chaque année, des milliers d’utilisateurs de services de paiement découvrent leur argent bloqué du jour au lendemain, parfois sans explication.
Le point commun de ces histoires n’a rien à voir avec la fraude. Dans un monde devenu numérique, exister suppose de détenir des comptes : un compte bancaire, un téléphone, une adresse email, des identifiants partout. Tant que tout fonctionne, on n’y pense pas, mais le jour où l’accès est coupé, c’est une part d’autonomie qui s’effondre.
Cette dépendance soulève une question simple. Si quelques acteurs peuvent décider de vous laisser parler tout en vous faisant payer le prix de vos paroles, que reste-t-il vraiment de votre liberté ?
Trois affaires qui ont fait vaciller une certitude
Trois épisodes récents ont montré qu’une certitude tenue pour acquise pouvait se fissurer. Aucun ne relève d’une condamnation pénale, et c’est précisément ce qui les rend aussi instructifs que dérangeants.
- en février 2022, l’invocation de la loi sur les mesures d’urgence au Canada a permis de geler plusieurs centaines de comptes liés au mouvement des camionneurs, y compris ceux de simples donateurs ;
- en 2023, au Royaume-Uni, le bras de fer entre Nigel Farage et la banque Coutts a révélé qu’un établissement pouvait rompre une relation pour incompatibilité de valeurs ;
- chaque année, des milliers de comptes de services de paiement en ligne sont suspendus, immobilisant des fonds sans décision de justice.
La logique est toujours la même. Vous restez solvable, mais vous devenez incapable d’utiliser votre propre argent, parce que l’accès dépend d’un tiers qui peut le restreindre.
Exister aujourd’hui, c’est posséder des comptes
Pendant longtemps, appartenir à une société se résumait à un nom, une identité, des droits. Cette appartenance passe désormais par une accumulation d’accès numériques, et tout transite par ces points d’entrée. La nuance paraît mince, elle est en réalité décisive.
Ces comptes donnent l’illusion de la propriété. Vous les croyez à vous, alors qu’ils peuvent être suspendus ou supprimés sans que votre avis compte. Vous ne contrôlez pas vraiment ce qui vous permet de vivre normalement, et c’est ce constat que développe l’entrepreneur français Éric Larchevêque, cofondateur de Ledger, dans la vidéo ci-dessus.
Vos données dessinent un profil que vous ne voyez pas
Le contrôle ne concerne pas que l’argent. Il commence par les données, ces traces que chaque clic laisse derrière lui. En 2014, un simple test de personnalité sur Facebook a aspiré les informations de millions d’utilisateurs et de leurs amis, à leur insu, et la collecte dépassait largement les réponses au questionnaire. Ces traces, anodines prises une à une, dessinent ensemble un portrait étonnamment fidèle.
Ces informations ont alimenté la société Cambridge Analytica, dont l’objectif n’était pas de savoir ce que vous pensez, mais de comprendre comment vous réagissez. Selon les estimations rendues publiques, jusqu’à 87 millions de profils ont été exploités pour calibrer des messages politiques sur mesure.
Ces méthodes ont accompagné des campagnes réelles, du référendum sur le Brexit à l’élection américaine de 2016. Deux personnes pouvaient recevoir deux versions opposées d’une même information, l’une rassurante, l’autre inquiétante. Le cadre de vos décisions se trouve orienté, sans qu’aucun ordre ne soit donné.
Une poignée d’acteurs tiennent les portes
Cette concentration n’est pas une impression. Une journée ordinaire passe presque entièrement par un très petit nombre d’infrastructures, et chacune constitue un point de passage obligé.
| Besoin quotidien | Qui tient la porte | Conséquence si l’accès tombe |
|---|---|---|
| Téléphone et applications | Apple et Google | Plus d’installation ni de paiement mobile |
| Information et échanges | Google et Meta | Près de 4 milliards d’utilisateurs coupés de leurs contacts |
| Paiements par carte | Visa et Mastercard | La majorité des transactions rendues impossibles |
Le numérique ressemble à un immeuble doté de centaines d’appartements mais de quelques entrées seulement. Ces entrées appartiennent à très peu d’acteurs, ce qui transforme de simples outils en véritables infrastructures. On ne les remarque pas tant qu’elles fonctionnent, à la manière d’un disjoncteur invisible jusqu’au jour où il saute.
Reprendre la main, du cloud personnel à Bitcoin
Réduire cette dépendance ne signifie pas quitter le système ni vivre en marge. Cela commence par des gestes simples : savoir où sont stockées ses données, qui y a accès, comment les récupérer. Ne pas tout confier au même endroit constitue déjà une première protection. Conserver une copie chez soi, sur un disque ou un cloud personnel, atténue déjà l’effet d’un blocage soudain.
La même logique vaut pour les échanges et l’identité. Des messageries comme Signal chiffrent les conversations de bout en bout, tandis que les identités décentralisées visent à prouver qui l’on est sans passer par un compte Google ou Apple. L’enjeu est de posséder ses preuves plutôt que de les louer à une plateforme.
L’argent suit le même chemin. Avec Bitcoin, créé en 2009 et plafonné à 21 millions d’unités, détenir ses clés revient à devenir sa propre banque. Personne ne peut bloquer une transaction, en contrepartie d’une responsabilité accrue. Cette quête d’autonomie rejoint celle qui pousse certains à diversifier hors des circuits classiques, vers l’or ou les actifs numériques. Le contrôle se paie d’un peu d’effort, mais il se récupère.
La liberté change de terrain
L’homme est né libre, et partout il est dans les fers.
Jean-Jacques Rousseau, Du contrat social, 1762.
Deux siècles et demi plus tard, ces fers ont changé de forme. Ils ne sont plus visibles : ils se logent dans nos comptes, nos données, nos accès en ligne. La souveraineté, longtemps affaire de territoire et de monnaie, se joue désormais sur le terrain numérique.
Garder une part d’intimité et de maîtrise sur ce qui nous appartient devient un enjeu très concret, presque un dernier territoire. Ce que l’on ne contrôle pas finit toujours par nous contraindre, et sur ce point, personne ne décidera à notre place.


