10 000 dollars en 2021 : les cartes Pokémon écrasent le bitcoin, mais le vrai enseignement est ailleurs

Un carton de boosters Pokémon scellé affiche 1 750 % de hausse depuis janvier 2021, contre 141 % pour le bitcoin et 133 % pour l'ether. Derrière ce palmarès qui fait sourire, les chiffres de l'AMF racontent surtout ce que les Français attendent vraiment de leurs placements.

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Prenez 10 000 dollars, placez-les le 4 janvier 2021 sur vingt et un actifs différents, puis ne touchez plus à rien jusqu’en avril 2026. L’exercice, relayé le 30 juillet par le Journal du Coin, compare sur une même période des placements qui n’ont rien à voir entre eux, du jeton blockchain à la paire de baskets en passant par le carton de cartes à collectionner. Un tel palmarès ne mesure pas la qualité d’un actif, il mesure ce qu’un portefeuille aurait vécu.

Le résultat a de quoi faire lever un sourcil. Une boîte scellée de cartes Pokémon termine deuxième, devant le bitcoin, devant l’ether, devant l’or. Reste à savoir ce que ce tableau dit vraiment de la façon dont les particuliers bâtissent leur patrimoine : faut-il y lire une leçon sur les actifs, ou sur ceux qui les achètent ?

Un carton de boosters devant le bitcoin et l’or

En tête du classement, on trouve Solana. Acheté 2,49 dollars le 4 janvier 2021, le jeton affiche 3 476 % de hausse et transforme les 10 000 dollars en 357 628 dollars. Rien de très étonnant pour une chaîne alors quasiment inconnue du grand public, et qui a depuis capté une part substantielle de l’activité on-chain.

La deuxième place revient à un objet en carton. Une boîte scellée de boosters Evolving Skies, jamais ouverte, progresse de 1 750 %. Elle devance le dogecoin, à 919 %, et une paire de sneakers Travis Scott, à 916 %. Le bitcoin plafonne pour sa part à 141 % et l’ether à 133 %, tous deux derrière l’argent métal, à 190 %, et l’or, à 145 %.

Le contraste le plus parlant se joue ailleurs. Trois ETF spécialisés dans l’intelligence artificielle, thème le plus commenté de la décennie, rendent 28 % sur cinq ans, quand un fonds indiciel qui suivait passivement le S&P 500 en rend 107 %. La popularité d’un thème ne prédit pas sa performance.

La date d’entrée pèse plus lourd que le choix de l’actif

Ces pourcentages supposent une chose peu banale : avoir acheté le 4 janvier 2021, puis n’avoir rien fait pendant cinq ans. Décalez l’entrée de quelques semaines et le résultat change de nature. Les 10 000 dollars placés en bitcoin valaient 24 123 dollars en avril 2026 avec une entrée en janvier 2021 ; investis au sommet d’octobre 2025, ils n’en valaient plus que 6 182.

Le cas GameStop pousse la démonstration jusqu’à l’absurde. Une entrée le 4 janvier 2021 donnait 56 927 dollars cinq ans plus tard ; une entrée le 27 janvier, au pic du short squeeze organisé depuis Reddit, en donnait 2 826. Vingt-trois jours d’écart valent ici 54 101 dollars.

Deux étages mentaux dans le même portefeuille

Pourquoi une boîte de cartes et un jeton finissent-ils dans le même panier ? Meir Statman, professeur de finance à la Santa Clara University, décrit le patrimoine comme un empilement de compartiments mentaux qui ne poursuivent pas le même but. Le premier étage sert à ne pas devenir pauvre : il protège le niveau de vie, encaisse les coups durs et ne fait rêver personne.

Le second sert à devenir riche. Pour cet objectif précis, tout miser sur un actif unique se défend : un portefeuille correctement réparti avance trop lentement pour transformer 20 000 euros en bascule d’existence. Seul un actif capable de faire dix fois la mise permet d’y prétendre, avec une probabilité minuscule. Le ressort n’a rien d’inédit : dans les années 1920, les actions de chemin de fer jouaient déjà ce rôle de billet de loterie. Les memecoins et les cartes à collectionner ont pris la relève, avec la fragilité révélée en juin pour les premiers.

C’est là que le classement à cinq ans devient trompeur. Il aligne des actifs qui répondent à deux besoins opposés, puis les note sur le seul critère du second. Un actif dont le rôle est de protéger n’a aucune chance de gagner ce concours, ce qui ne dit rien de son utilité.

Le portrait-robot du nouvel épargnant français

L’AMF a mis des chiffres sur cette population. Une étude de terrain menée par l’institut Audirep en avril 2023 auprès de plus de 8 000 personnes, puis publiée par l’OCDE, dresse le profil des Français entrés sur les marchés depuis 2020. Les résultats dessinent un investisseur jeune, connecté et pressé.

  • 56 % de ces nouveaux venus ont moins de 35 ans, contre 21 % chez les investisseurs de longue date ;
  • la moitié détient des crypto-actifs, contre 25 % chez les investisseurs traditionnels ;
  • deux tiers se projettent à moins de dix ans, contre 37 % chez les plus anciens ;
  • 73 % déclarent que gagner beaucoup d’argent rapidement constitue leur priorité ;
  • 89 % s’adonnent régulièrement ou occasionnellement aux jeux d’argent.

Le paradoxe apparaît une ligne plus loin. Ces mêmes sondés sont 61 % à dire préférer des produits au risque et au rendement modérés. L’intention déclarée et le comportement observé ne coïncident pas.

L’excès de confiance complète le tableau. Ils sont 67 % à juger leur niveau de connaissances financières élevé, alors que plus de la moitié des plus jeunes n’ont répondu correctement qu’à deux questions sur six portant sur l’inflation, la diversification et le rapport entre risque et rendement.

Les réseaux sociaux ont remplacé la salle des marchés

D’où viennent ces idées de placement ? Chez les 18-24 ans, les réseaux sociaux forment la première source consultée avant d’investir, citée par 41 % d’entre eux, devant la documentation produit et l’entourage. Une minorité de 7 % n’ouvre aucune source avant de passer un ordre.

Ce portrait des nouveaux investisseurs français réalisé par l’OCDE pour l’AMF, avec l’appui de la Commission européenne, est un élément clef dans l’orientation de nos actions de pédagogie dans le cadre de notre mission de protection des investisseurs.

Marie-Anne Barbat-Layani, présidente de l’AMF, communiqué du 9 novembre 2023 accompagnant la publication de l’étude de l’OCDE

La réponse européenne a jusqu’ici privilégié la pédagogie et l’encadrement de la promotion plutôt que la fermeture de l’accès. La loi du 9 juin 2023 encadre la publicité des influenceurs sur les actifs numériques sans interdire les produits eux-mêmes. Informer plutôt qu’interdire reste le pari le plus tenable face à un public qui trouvera de toute façon le chemin des plateformes.

Ce que la lenteur apporte à un patrimoine

Le bitcoin et l’ether ressortent modestes de ce classement pour une raison simple : ils partaient déjà de valorisations installées début 2021, quand Solana valait 2,49 dollars. Un actif ne devient pas mauvais parce qu’il cesse d’être inconnu : il change d’étage dans le portefeuille.

Ce déplacement sépare une démarche d’accumulation d’un pari. Une allocation pensée pour durer se juge sur des cycles entiers, et la psychologie des séances rouges pèse souvent plus lourd que la ligne choisie. Les écarts se creusent sur la durée, pas sur le coup d’éclat.

Le prochain actif improbable est déjà quelque part

Dans cinq ans, un autre objet inattendu trônera en haut d’un tableau comparable, et personne ne peut dire lequel aujourd’hui. Ce qui se répète, en revanche, c’est la mécanique : un actif méconnu, une hausse spectaculaire, puis un flot d’entrants au moment précis où la marge de progression s’est refermée.

La vraie information de ce classement n’est pas dans sa première ligne. Elle tient dans l’écart entre deux dates d’achat sur un même actif, et dans la distance entre 73 % de sondés qui cherchent le gain rapide et 61 % qui disent préférer la modération. Cet écart entre l’intention et le geste coûte probablement plus cher aux particuliers que le choix de la ligne de portefeuille.

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