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Le 9 juin 2023, le ministère de la Justice américain a rendu publics deux actes d’accusation qui rouvrent l’un des chapitres les plus sombres de l’histoire des cryptomonnaies : le pillage de la plateforme Mt. Gox. Deux ressortissants russes, Alexey Bilyuchenko et Aleksandr Verner, sont présentés comme les cerveaux présumés du piratage de 2011 visant la première bourse de bitcoins de l’époque.
Mt. Gox n’était pas une plateforme parmi d’autres. Basée au Japon, elle traitait à son apogée la très large majorité des échanges mondiaux de bitcoins avant de s’effondrer dans la faillite en 2014, laissant des milliers de clients sans leurs avoirs. Douze ans après les faits, la justice américaine affirme avoir identifié les responsables et reconstitué le parcours des fonds. Comment deux hommes ont-ils pu détourner un tel trésor numérique, puis le faire disparaître pendant plus d’une décennie ?
Deux actes d’accusation dévoilés le même jour
Les documents descellés vendredi émanent de deux juridictions distinctes. Devant le tribunal fédéral du district sud de New York, Bilyuchenko, 43 ans, et Verner, 29 ans, sont accusés d’entente en vue de blanchir environ 647 000 bitcoins issus de leur intrusion dans les serveurs de Mt. Gox.
En Californie, un second acte d’accusation vise Bilyuchenko seul. Les procureurs lui reprochent d’avoir exploité, avec un complice déjà connu de la justice américaine, une plateforme d’échange clandestine appelée BTC-e. Le dossier retient à son encontre un chef de blanchiment et l’exploitation d’un service de transfert de fonds sans licence, deux qualifications qui dessinent une carrière criminelle étalée sur plusieurs années.
Comment 647 000 bitcoins ont quitté Mt. Gox
Le mécanisme décrit par les enquêteurs tient à une faille d’accès. Vers septembre 2011, les prévenus et leurs complices auraient obtenu un accès non autorisé au serveur qui hébergeait les portefeuilles des clients et les clés privées correspondantes, conservés sur une machine située au Japon.
Muni de ces clés, le groupe aurait ensuite ordonné des transferts frauduleux vers des adresses qu’il contrôlait. Entre septembre 2011 et mai 2014, le vol aurait porté sur au moins 647 000 bitcoins, soit la quasi-totalité des avoirs déposés par la clientèle. Ces ponctions répétées ont contribué à l’insolvabilité de la bourse, qui a cessé toute activité début 2014 lorsque le trou est devenu impossible à masquer.
Un contrat publicitaire pour blanchir le butin
Détourner les fonds n’était qu’une première étape : encore fallait-il les transformer en argent utilisable sans laisser de trace. Selon les procureurs, les accusés se sont appuyés sur un montage financier soigneusement compartimenté, dont les documents judiciaires détaillent plusieurs rouages.
- des comptes ouverts sur deux autres plateformes d’échange en ligne, pour disperser les bitcoins volés ;
- un faux contrat de services publicitaires conclu en avril 2012 avec un courtier en bitcoins installé à New York ;
- des virements dépassant 6,6 millions de dollars vers des comptes offshore et des sociétés écrans ;
- un système de crédit croisé ayant permis de blanchir plus de 300 000 des bitcoins dérobés à Mt. Gox.
Ce jeu d’écritures a fonctionné entre mars 2012 et avril 2013, période durant laquelle le courtier new-yorkais aurait exécuté les virements en échange d’un crédit inscrit sur l’une des plateformes. La construction rappelle les affaires classiques de blanchiment, à ceci près que la matière première était ici entièrement numérique. Les échecs de sécurité de ce type ne datent pas d’hier, comme le rappelle notre panorama des plus grands vols de l’histoire des plateformes d’échange.
De Mt. Gox à BTC-e, la filière du blanchiment
L’argent volé n’a pas seulement servi à enrichir ses auteurs présumés : il aurait aussi financé une infrastructure criminelle. Les procureurs californiens affirment que Bilyuchenko a mis sur pied, avec Alexander Vinnik, la plateforme BTC-e, active de 2011 jusqu’à sa fermeture par les autorités en juillet 2017. Vinnik, lui, avait été interpellé en Grèce cette même année.
Loin d’un acteur marginal, BTC-e comptait plus d’un million d’utilisateurs dans le monde et brassait des milliards de dollars. Les autorités la décrivent comme une lessiveuse de choix pour les rançongiciels, les intrusions informatiques, les réseaux de stupéfiants et les agents publics corrompus. La saga judiciaire de Mt. Gox, dont nous suivions déjà le long processus d’indemnisation des créanciers, prend ainsi une nouvelle dimension.
Ces actes d’accusation illustrent l’engagement indéfectible du ministère à traduire en justice les acteurs malveillants de l’écosystème des cryptomonnaies et à prévenir les abus du système financier.
Kenneth A. Polite Jr., procureur général adjoint de la division criminelle du ministère de la Justice des États-Unis, communiqué du 9 juin 2023
Ce que l’affaire révèle sur la traçabilité de la blockchain
Passé le récit spectaculaire, l’affaire éclaire une réalité souvent mal comprise. Contrairement à l’idée d’un anonymat total, chaque bitcoin laisse derrière lui une empreinte inscrite sur un registre public et permanent, que des enquêteurs spécialisés savent désormais remonter transaction après transaction.
Les poursuites ont mobilisé l’équipe nationale américaine dédiée aux infractions liées aux cryptomonnaies, épaulée par les services fiscaux et le renseignement financier. C’est la patience de ce travail d’analyse, plus que la technologie elle-même, qui a fini par relier des adresses anonymes à des noms. Un acte d’accusation demeure toutefois une accusation : les prévenus sont présumés innocents tant que leur culpabilité n’a pas été établie par un tribunal. Les scandales entourant les plateformes ne sont d’ailleurs pas rares, à l’image des soupçons de documents falsifiés qui ont visé Bitfinex et Tether.
Une traque qui ne connaît pas la prescription
L’écart de douze ans entre le piratage et les inculpations envoie un signal aux acteurs de l’ombre : le temps ne suffit pas à effacer les traces laissées sur une blockchain. Les deux hommes vivant hors de portée immédiate de la justice américaine, la procédure dépendra largement de la coopération internationale et des mécanismes d’extradition.
Pour les détenteurs de cryptomonnaies, le dossier ravive une leçon élémentaire de prudence sur la garde des clés privées et le choix des plateformes. Il rappelle aussi que la sécurité d’un écosystème encore jeune se joue autant dans les salles d’audience que dans le code, à mesure que les enquêteurs affûtent des outils d’analyse à la hauteur des montages qu’ils traquent.

