Émettre des stablecoins sur Bitcoin : Lightning Labs livre la première version de Taro

Lightning Labs met à disposition la première version du démon Taro, qui permet de frapper des actifs directement sur la blockchain Bitcoin. Le code est limité au réseau de test, et l'ambition affichée dépasse largement ce cadre.

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Lightning Labs a publié le 28 septembre 2022 la version alpha du démon Taro, le logiciel qui permet de frapper, envoyer et recevoir des actifs directement sur la blockchain Bitcoin. Le code est disponible sur GitHub sous l’étiquette v0.1.0-alpha, et l’entreprise prévient d’emblée : cette première version est réservée au réseau de test.

Taro est un protocole d’émission d’actifs adossé à Taproot, la mise à jour de Bitcoin activée fin 2021. Il permet d’inscrire des jetons, des stablecoins par exemple, dans les sorties de transaction du réseau, sans modifier le protocole Bitcoin lui-même ni créer une chaîne parallèle. L’objectif affiché à terme est de faire circuler ces actifs sur le Lightning Network, avec ses règlements instantanés et ses frais réduits.

Le projet a été présenté six mois plus tôt et suscite depuis un débat qui n’a rien de technique : faire transiter des dollars tokenisés sur l’infrastructure Bitcoin, est-ce l’étendre ou en trahir la logique ?

Six mois entre l’annonce et la première ligne de code

Le calendrier mérite d’être rappelé, parce qu’il dit quelque chose du rythme de développement dans cet écosystème. L’annonce du protocole au printemps 2022 décrivait une intention et une architecture, sans logiciel à télécharger. Il aura fallu près de six mois pour transformer cette spécification en un démon fonctionnel.

Entre les deux, l’équipe dit avoir intégré les retours de la communauté des développeurs Bitcoin dans les propositions d’amélioration du protocole, les BIP, qui restent à l’état de brouillon. Cette étape n’est pas cosmétique : un format d’actif sans consensus reste un format propriétaire, et perd l’essentiel de son intérêt.

Des actifs logés à l’intérieur des sorties Bitcoin

Le principe technique tient en une image que l’équipe emploie elle-même : un actif Taro est un UTXO à l’intérieur d’un UTXO. Les jetons sont intégrés dans les sorties de transaction Bitcoin existantes, sans occuper d’espace supplémentaire sur la chaîne au-delà d’un engagement cryptographique.

La frappe d’un nouvel actif passe par une transaction en chaîne qui engage des métadonnées particulières dans une sortie Taproot. Le démon génère les données de témoin, attribue l’actif à une clé privée détenue par l’émetteur et diffuse la nouvelle sortie sur le réseau Bitcoin. Ce point de sortie devient le point de genèse de l’actif et lui sert d’identifiant unique pour toute son existence.

La conséquence pratique compte pour qui reçoit ces jetons. Un destinataire peut remonter la trace d’un actif jusqu’à son émission et vérifier qu’il provient bien de l’émetteur attendu, sans consulter un registre tenu par un tiers. Ce mécanisme d’émission d’actifs sur Bitcoin repose entièrement sur des preuves vérifiables localement.

Trois propriétés que le protocole cherche à garantir

La conception du processus de frappe s’articule autour de trois attributs répondant chacun à une contrainte différente :

  • la vérifiabilité, assurée par un identifiant globalement unique généré à la frappe, qui décrit le point de genèse de l’actif ;
  • la fongibilité, obtenue par un paramètre de type d’actif et par une clé de famille permettant de relier plusieurs séries d’émission d’un même jeton ;
  • la capacité de passage à l’échelle, qui autorise plusieurs frappes dans une seule transaction Bitcoin grâce à un paramètre d’ancrage en chaîne.

Le deuxième point répond à une exigence concrète du monde des stablecoins. Un billet de cinq dollars imprimé en 1985 doit rester échangeable contre un billet de cinq dollars imprimé en 2022 : les séries d’émission successives doivent demeurer interchangeables, sinon le jeton cesse d’être une monnaie.

Le troisième point relève de l’économie du réseau. Grouper plusieurs émissions dans une seule transaction permet d’amortir le coût des frais sur l’ensemble du lot, ce qui change tout pour un émetteur qui frappe régulièrement.

Une adresse qui empêche d’envoyer le mauvais actif

Le format d’adresse retenu apporte une réponse à un problème bien connu des utilisateurs. Les paramètres identifiant l’actif attendu sont encodés à l’intérieur même de l’adresse, ce qui rend techniquement impossible l’envoi d’un actif différent de celui que le destinataire attend.

La liste des mésaventures que cette propriété élimine est longue, des jetons envoyés à une plateforme qui ne les prend pas en charge aux transferts effectués sur le mauvais réseau. Sur des infrastructures où la transaction est irréversible, déplacer la vérification dans le format d’adresse plutôt que dans l’attention de l’utilisateur est un choix de conception défendable.

Le pari de la bitcoinisation du dollar

La justification donnée par Lightning Labs porte un nom : bitcoiniser le dollar. Le raisonnement consiste à émettre des actifs comme les stablecoins sur la chaîne jugée la plus décentralisée, puis à les faire circuler sur le réseau de paiement le plus efficace. Des applications comme Strike, Paxful, Breez, Bitnob ou Ibex Mercado sont citées comme les premiers relais possibles de cet usage.

L’auteur du billet d’annonce résume l’ambition en une phrase qui laisse peu de place au doute.

Nous pouvons construire un monde où les utilisateurs disposent de soldes libellés en dollars et de soldes libellés en bitcoins dans le même portefeuille, et envoient de la valeur sur le Lightning Network comme ils le font aujourd’hui.

Michael Levin, Lightning Labs, billet annonçant la version alpha de Taro, 28 septembre 2022

L’objection est immédiate, et elle vient d’abord de la communauté Bitcoin elle-même. Détenir un stablecoin, c’est faire confiance à son émetteur, donc accepter un risque de contrepartie que le bitcoin, précisément, avait été conçu pour supprimer. Le protocole ne fait pas disparaître ce risque : il le déplace de la plateforme d’échange vers l’émetteur du jeton, ce qui n’est pas rien, mais ne relève pas de la même promesse.

Ce que le réseau de test ne dit pas encore

La feuille de route publiée laisse voir l’ampleur de ce qui reste à faire. Les fonctions dites d’univers, qui permettront aux émetteurs de fournir des preuves sur la provenance et l’émission de leurs actifs, sont annoncées pour les mois suivants. L’intégration à lnd, l’implémentation de référence du Lightning Network, viendra ensuite, une fois les fonctions en chaîne achevées.

Le préalable technique porte un nom précis : les canaux Taproot simples et non annoncés, chantier principal de la version 0.16 de lnd. Sans eux, aucun actif Taro ne circulera sur Lightning. Le réseau compte alors près de 5 000 bitcoins engagés comme monnaie de routage, une base que le protocole entend réutiliser plutôt que de reconstruire, comme le montre la capacité déjà déployée sur le réseau.

Reste la question que le réseau de test ne tranchera pas. Un protocole d’émission ne vaut que par les émetteurs qui l’adoptent, et aucun des grands acteurs du stablecoin n’a annoncé son intention de frapper sur Bitcoin. C’est l’adhésion des émetteurs, pas la qualité du code, qui décidera si cette version alpha reste une curiosité de développeur ou devient une infrastructure de paiement.

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