Séquestrés chez eux pour leurs bitcoins : la France a recensé 77 attaques depuis janvier

Un couple séquestré puis enlevé dans les Landes pour ses bitcoins, deux hommes interpellés et la juridiction spécialisée de Bordeaux saisie. La France compte déjà plus d'attaques de ce type depuis janvier que sur toute l'année 2025.

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Dans la nuit du 10 au 11 août, plusieurs individus ont forcé la porte d’un pavillon de Rion-des-Landes. Ils voulaient les bitcoins du couple qui vivait là, et ils ont menacé leurs victimes pour obtenir leurs identifiants. Le scénario porte désormais un nom dans les services d’enquête : le crypto-rapt, une attaque physique menée pour arracher l’accès à un portefeuille numérique plutôt que pour vider un coffre-fort. L’affaire a été révélée le 20 août par Actu Landes, avant d’être reprise par la presse spécialisée.

Un avoir qui tient dans une suite de douze mots change la nature du cambriolage. Il ne se transporte pas, il se dicte sous la contrainte, et aucun délai bancaire ne vient interrompre l’opération. La France occupe depuis deux ans la première place mondiale de ce classement, loin devant les autres marchés européens. Faut-il en conclure que conserver soi-même ses clés est devenu déraisonnable ?

Une séquestration à domicile, puis un enlèvement en deux directions

Les faits se sont noués en deux temps. Les agresseurs ont d’abord tenté, sur place, de forcer les deux résidents à céder l’accès à leurs cryptomonnaies, puis ils ont extrait les victimes du domicile et les ont emmenées séparément vers deux destinations différentes.

L’homme a été retrouvé à Solférino, à une vingtaine de kilomètres de Rion-des-Landes, dénudé et porteur de plusieurs plaies. La femme a été localisée dans un véhicule, dans un autre département. Ni l’ampleur des blessures ni les circonstances exactes de la découverte de ce véhicule n’ont été précisées à ce stade de l’enquête.

Les gendarmes ont déployé un important dispositif de contrôle sur la route reliant Rion-des-Landes à Lesperon, avant de revenir sur les lieux le lendemain pour relever les indices. Deux hommes ont été interpellés. Le Parquet national anti-criminalité organisée a confirmé que la juridiction interrégionale spécialisée de Bordeaux avait été saisie, ce qui situe le niveau de gravité retenu. Aucune charge n’a été officiellement annoncée, et le montant visé reste inconnu.

Une courbe qui n’a jamais reculé depuis 2024

Le dossier landais s’ajoute à une série que les chiffres racontent mieux que les récits. Dix-huit cas en 2024, soixante-sept en 2025, quarante-sept sur les seuls quatre premiers mois de 2026 : la progression n’a connu aucun palier. Depuis 2023, environ 135 affaires de ce type ont été comptabilisées sur le territoire français.

Le ministre de l’Intérieur a livré le décompte le plus récent lors d’une intervention devant l’Association pour le développement des actifs numériques. Environ 200 personnes ont été interpellées dans ce cadre, après une attaque ou lors d’opérations préventives menées avant le passage à l’acte.

77 faits de séquestration, enlèvement, extorsion ou tentatives.

Laurent Nuñez, ministre de l’Intérieur, lors d’une intervention devant l’Association pour le développement des actifs numériques, le 30 juin 2026.

Le décompte livré fin juin a depuis été dépassé, chaque semaine d’été ayant apporté son dossier. Ce que ces statistiques ne disent pas, c’est la part des victimes qui ne portent jamais plainte, par crainte d’avoir à justifier l’origine ou le montant de leurs avoirs.

Le plan de l’Intérieur, et ce qu’il ne couvre pas

La réponse annoncée par la place Beauvau tient en trois axes, présentés fin juin devant les professionnels du secteur. Aucun ne porte sur la protection individuelle des détenteurs, ce qui laisse la prévention à la charge des particuliers.

  • un partage de renseignement élargi entre services, pour relier les affaires entre elles ;
  • un réseau d’experts constitué avec l’industrie crypto française ;
  • une coopération renforcée avec les pays depuis lesquels opèrent certains commanditaires.

Ces trois piliers visent la chaîne criminelle, pas la surface d’exposition des victimes. Le repérage précède toujours le passage à l’acte, et il se nourrit d’informations qui circulent en amont, souvent sans que le détenteur en ait la moindre conscience.

Le sujet quitte alors le terrain judiciaire pour rejoindre celui de la gestion ordinaire d’un patrimoine, où les arbitrages se font à froid plutôt que sous la contrainte d’une nuit d’août.

Ce que les fuites de données changent au calcul des agresseurs

Deux épisodes récents ont rappelé combien la matière première du repérage circule facilement. La fuite des dossiers fiscaux de la DGFiP a exposé 678 000 contribuables et leurs déclarations, montants et adresses compris. Quelques jours plus tôt, un fabricant de portefeuilles matériels reconnaissait la diffusion d’adresses de clients, 13 689 très exactement.

Un fichier fiscal croisé avec une liste d’acheteurs de portefeuille donne une carte redoutablement précise. Le patrimoine estimé et l’adresse du domicile se retrouvent dans le même jeu de données, et c’est précisément ce que cherche un commanditaire avant d’envoyer une équipe sur place.

Garde personnelle, garde partagée, garde déléguée : trois expositions différentes

Les trois grandes façons de conserver des cryptomonnaies ne répondent pas au même risque, et aucune ne les annule tous. La contrainte physique et le risque de contrepartie évoluent en sens inverse selon le dispositif retenu.

Mode de conservationExposition à la contrainte physiqueRisque de contrepartieCharge quotidienne
Portefeuille matériel uniqueMaximale, un seul détenteur suffit à débloquer les fondsNulFaible
Multisignature répartieRéduite, plusieurs clés détenues en plusieurs lieuxNulÉlevée à la mise en place
Plateforme régulée sous MiCAFaible, rien à céder sur place la nuit venueRéel, défaillance ou gel des retraitsFaible

Aucune ligne ne domine les autres sur les trois colonnes à la fois. La multisignature déplace la difficulté vers l’organisation, la plateforme régulée la déplace vers un tiers, et le portefeuille unique la concentre sur une personne et sur son domicile.

La discrétion est redevenue une ligne de défense

Le volume des bitcoins conservés hors des plateformes montre que l’auto-conservation reste massivement pratiquée par les particuliers, en France comme ailleurs. Le geste n’a rien d’exotique, et il ne disparaîtra pas parce que les agressions se multiplient.

La question ne consiste donc pas à choisir entre garder ses clés et les confier, mais à séparer ce que l’on détient de ce que l’on montre. Un patrimoine dont personne ne soupçonne l’existence ne figure sur aucune liste de repérage, et c’est la seule protection qui agisse avant l’effraction plutôt qu’après.

Les enquêteurs bordelais mettront des mois à établir le montant réellement visé à Rion-des-Landes. D’ici là, chaque nouvelle fuite de données élargit le vivier dans lequel puisent les commanditaires, et la courbe française n’a aucune raison mécanique de s’infléchir toute seule.

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