67 millions de dollars dorment dans de vieux portefeuilles DeFi, et les arnaqueurs le savent déjà

DeFi Saver a retrouvé des jetons abandonnés sur environ 87 000 portefeuilles intelligents créés entre 2019 et 2024. La réclamation ne coûte que des frais de réseau, ce qui n'a pas échappé aux escrocs.

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Un smart wallet est un portefeuille piloté par un contrat plutôt que par une clé privée. Il possède sa propre adresse, distincte de celle du compte qui le contrôle, et une interface classique comme MetaMask ne l’affiche pas. Des milliers d’utilisateurs de la finance décentralisée en ont créé un sans y penser, entre 2019 et 2024, pour gérer une position d’emprunt.

DeFi Saver, l’un des plus anciens tableaux de bord de la DeFi sur Ethereum, a passé au crible ces contrats et annoncé le 5 août avoir localisé des jetons abandonnés. Le total dépasse aujourd’hui 67 millions de dollars répartis sur environ 87 000 portefeuilles. Ces fonds n’ont jamais changé de mains, personne ne les a volés, ils sont simplement devenus invisibles. Comment vérifier si l’on en fait partie sans tomber dans le piège qui accompagne toujours ce genre d’annonce ?

Comment des jetons finissent oubliés dans un contrat

Le mécanisme remonte à octobre 2018, quand l’équipe de MakerDAO introduit le DSProxy, un contrat minimal permettant de loger une position d’emprunt et d’automatiser sa gestion. DeFi Saver l’adopte début 2019 et le conserve jusqu’à son passage aux portefeuilles Safe en 2024. Plus de 200 000 DSProxy ont été déployés au total, dont la grande majorité ne sert plus.

Ne plus servir ne veut pas dire être vide. Un remboursement de dette où l’interface envoyait plus que nécessaire, un dénouement de position où l’échange rendait plus que prévu, une automatisation qui laissait un reliquat : à chaque fois, le surplus restait sur l’adresse du contrat. Des airdrops attribués au proxy plutôt qu’au compte principal se sont ajoutés au fil des années.

Ces portefeuilles ne sont plus utilisés, mais ils peuvent encore détenir des soldes. D’après nos relevés, ils pourraient contenir plus de 50 millions de dollars de jetons perdus ou non réclamés.

Équipe de DeFi Saver, billet publié sur le blog officiel de la plateforme, le 5 août 2026

Le chiffre annoncé ce jour-là a depuis été révisé à la hausse à mesure que l’outil balayait davantage d’adresses. Ces montants unitaires sont souvent dérisoires, quelques dizaines de dollars, mais la plateforme tourne depuis sept ans et l’addition finit par peser.

Ce que contiennent réellement ces portefeuilles

La composition du magot renseigne sur son origine. Les jetons retrouvés ne sont pas des reliques exotiques mais des actifs de premier plan, ce qui confirme qu’il s’agit bien de reliquats d’opérations ordinaires. Voici les quatre lignes les plus lourdes recensées par l’outil.

  • environ 10 millions de dollars en sUSDS, le stablecoin rémunéré de l’écosystème Sky ;
  • 6,9 millions de dollars en USDT ;
  • 6 millions de dollars en WBTC, la version tokenisée du bitcoin sur Ethereum ;
  • 3,4 millions de dollars en ether.

Ces quatre postes représentent à eux seuls plus du tiers du total. Le reste se disperse en dizaines de jetons plus confidentiels, dont des airdrops jamais rapatriés par leurs bénéficiaires, sur plusieurs blockchains compatibles.

Le phénomène ne se limite pas à un acteur. D’autres portefeuilles intelligents ont proliféré depuis 2018, du DSA d’Instadapp aux proxys de Summerfi, avec les mêmes angles morts d’affichage.

La réclamation ne coûte que des frais de réseau

La procédure tient en peu de gestes. On saisit l’adresse du compte principal sur l’outil, celui-ci remonte les smart wallets rattachés et affiche les soldes encore présents, puis une transaction signée par le propriétaire du contrat rapatrie les jetons. Un utilisateur cité par la plateforme récupérait ainsi près de 1 579 dollars d’UNI.

Aucun paiement préalable n’est requis : seuls les frais de gas du réseau Ethereum sont dus. Personne ne peut agir à la place du propriétaire, et une clé privée perdue reste une clé privée perdue, sans porte dérobée. C’est exactement cette gratuité qui rend l’étape suivante prévisible.

Le terrain de jeu idéal pour les escrocs

Toute annonce de fonds récupérables déclenche mécaniquement une vague d’imitations. Faux comptes sur les réseaux, sites clonés au domaine presque identique, messages privés promettant une récupération accélérée : le schéma est rodé, et il prospère sur l’empressement de celui qui vient d’apprendre qu’il a peut-être de l’argent à récupérer.

Le piège technique est plus discret qu’un vol de phrase de récupération. Une simple autorisation accordée à un contrat malveillant, signée sans lire le contenu de la transaction, suffit à vider le portefeuille principal et pas seulement le proxy. La victime a l’impression d’avoir cliqué sur un bouton anodin.

Trois réflexes coupent court à la manœuvre. Vérifier caractère par caractère le domaine officiel, refuser toute demande de paiement en amont, lire le détail de chaque transaction avant de la signer. Ce sont les mêmes que ceux qui protègent de les escroqueries à la récupération de fonds, un classique du secteur depuis les premières pertes de bitcoins.

La prudence vaut aussi pour l’outil légitime. Rien n’oblige à connecter son portefeuille principal pour consulter : une simple saisie d’adresse suffit à savoir s’il y a quelque chose, et la connexion ne devient nécessaire qu’au moment du retrait.

Oubli récupérable ou perte définitive, deux situations à ne pas confondre

La confusion est fréquente entre des fonds invisibles et des fonds inaccessibles. Le tableau ci-dessous distingue les trois cas de figure les plus courants et ce qu’ils permettent encore.

SituationCauseIssue possible
Jetons sur un smart wallet inactifReliquats d’opérations, airdrops non rapatriésRécupérables, la clé est toujours détenue
Clé privée ou phrase perdueSupport détruit, sauvegarde égaréeAucune, les fonds restent visibles mais figés
Ethers bloqués par le bug ParityContrat multisignature rendu inopérant en 2017Aucune, plusieurs centaines de milliers d’ethers gelés

Seule la première ligne relève d’un problème d’affichage. Les deux autres sont des pertes sèches, et elles pèsent bien plus lourd : plusieurs millions de bitcoins sont considérés comme définitivement hors d’atteinte, sans commune mesure avec les 67 millions de dollars dont il est question ici.

Ce que cet épisode dit de la tenue d’un patrimoine numérique

L’anecdote est amusante tant qu’on la regarde de loin. Elle décrit pourtant un angle mort structurel : sur une blockchain publique, un actif peut rester parfaitement accessible tout en devenant illisible depuis les outils que son propriétaire utilise. La transparence du registre ne garantit pas la visibilité côté utilisateur.

Les comptes intelligents et les agrégateurs de position réduisent progressivement cet écart, mais ils ne remplacent pas un inventaire tenu à la main. Savoir quels contrats, quelles adresses et quels protocoles ont été utilisés au fil des années fait partie de la bonne tenue d’un portefeuille crypto au même titre que la sauvegarde des clés.

Un inventaire annuel de ses adresses coûte une heure et se rentabilise rarement en dollars retrouvés. Il se rentabilise en revanche à chaque fois qu’un protocole ferme, qu’une interface disparaît ou qu’un airdrop tombe sur une adresse dont on avait oublié l’existence. Ceux qui ont fréquenté les protocoles de prêt décentralisés entre 2019 et 2024 sont, statistiquement, les premiers concernés.

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