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Le dimanche 26 juillet, le patron de Coinbase a publié sur X un message qui a fait le tour du secteur en quelques heures. Brian Armstrong y prend à partie une pratique devenue courante : celle des sociétés crypto qui abandonnent la blockchain pour se présenter comme des entreprises d’intelligence artificielle. Le rebranding consiste à changer de récit sans changer de métier, en troquant un vocabulaire devenu impopulaire contre celui qui attire les capitaux du moment.
La scène n’a rien d’anecdotique. Elle intervient au terme d’une semaine où quatre entreprises du secteur ont annoncé une faillite ou un arrêt d’activité, pendant que l’appétit des investisseurs se déplaçait vers l’IA. Ce mouvement de bascule est mesurable, documenté, et il a des conséquences très concrètes pour quiconque détient des jetons ou suit le financement des projets. Faut-il y voir un simple effet de mode, ou le symptôme d’un tri plus profond ?
Ce qu’Armstrong reproche au pivot vers l’IA
L’argument tient en une image. Le dirigeant de Coinbase qualifie ce réflexe de raisonnement à somme nulle, une pensée de pénurie qui suppose que l’un des deux secteurs doit forcément se nourrir de l’autre. Sa position est que la blockchain relève de l’infrastructure d’usage général, au même titre que l’électricité ou le réseau internet, et qu’une infrastructure ne concurrence pas les applications qu’elle rend possibles.
Si vous êtes dans la crypto, basculez vers l’IA. J’ai déjà entendu des variantes de cette idée, et c’est une mauvaise façon de voir le monde.
Brian Armstrong, directeur général de Coinbase, dans un message publié sur X le dimanche 26 juillet 2026
La formule qu’il oppose à ce raisonnement est plus courte encore : il s’agit d’un et, pas d’un ou. Derrière la maxime, il y a une thèse industrielle que Coinbase défend depuis plusieurs trimestres, et qu’elle finance avec ses propres produits.
Reste que la critique vient d’un acteur qui a tout intérêt à ce que la crypto ne passe pas de mode. Un dirigeant d’exchange n’est pas un observateur neutre du sujet, ce qui n’invalide pas son argument mais invite à le confronter aux données du marché.
Se repeindre aux couleurs du moment, une vieille recette
Le procédé n’a rien d’inédit. Dans un article publié en avril et intitulé AI Mania : The Reruns Have Started, le Wall Street Journal a montré que les changements de nom vers l’IA reproduisent point par point deux épisodes antérieurs, la bulle internet du tournant des années 2000 et l’engouement blockchain de 2017.
Les chiffres relevés par le quotidien sont éloquents. Ajouter un mot à la mode dans sa raison sociale produit en moyenne un bond de plus de 50 % du cours de l’action à court terme, sans qu’aucune transformation structurelle du modèle économique n’accompagne le mouvement. La mécanique fonctionne parce qu’elle joue sur l’attention, pas sur les revenus.
Les signaux qui accompagnent la bascule vers l’IA
Le déplacement du capital ne se lit pas seulement dans les communiqués de presse. Cinq indicateurs convergents donnent la mesure du tri en cours depuis le début de l’année.
- Storj, réseau de stockage cloud décentralisé, a déposé son bilan sous le chapitre 11 le 27 juillet, son jeton perdant 16 % dans la foulée ;
- Quatre entreprises crypto ont annoncé une faillite ou un arrêt d’activité en sept jours, une cadence inédite depuis le début du cycle ;
- RootData recensait 99 projets crypto fermés, en dépôt de bilan ou durablement inaccessibles depuis janvier, dans sa mise à jour du 26 juillet ;
- Le bitcoin se traitait pourtant au-dessus de 65 000 dollars le 27 juillet, sans suivre la chute des valeurs technologiques liées à l’IA ;
- L’ether évoluait de son côté autour de 1 950 dollars, avec un ratio face au bitcoin repassé au-dessus de ses moyennes mobiles longues.
La lecture de cette liste est moins univoque qu’il n’y paraît. Les disparitions frappent l’étage applicatif et spéculatif, pas les deux réseaux qui concentrent l’essentiel de l’activité économique du secteur, ce qui ressemble davantage à un assainissement qu’à un effondrement.
La finance agentique, pari industriel ou nouveau récit
Coinbase ne se contente pas de défendre la crypto en paroles. L’entreprise pousse un ensemble qu’Armstrong baptise Agentic Finance, appuyé sur trois briques : le protocole de paiement x402 qu’elle a développé, sa blockchain Base et le stablecoin USDC émis par Circle. L’objectif est de permettre à des agents logiciels de payer et d’encaisser en temps réel, sans compte bancaire ni délai de virement.
Le calendrier montre que le projet avance. Des comptes d’agents capables de négocier et de dépenser ont été déployés en juin, et les utilisateurs professionnels acceptent des paiements d’agents via x402 depuis le 23 juillet. Le protocole est désormais gouverné par une fondation dédiée, ce qui le sort du périmètre exclusif de son créateur.
Les constructeurs du secteur soulignent qu’un tel système suppose de refaire bien plus que la couche monétaire. Tory Green, dirigeant du réseau décentralisé io.net, rappelle que l’ensemble de la pile financière a été conçue pour une interface humaine, et que l’argent n’est que le premier rail à devoir suivre la cadence machine. Les travaux sur l’audit automatisé du code d’Ethereum avaient déjà montré que la difficulté se déplace vers l’aval dès que la machine sait agir. Le calcul et les données viendront ensuite poser le même problème.
L’objection la plus sérieuse porte ailleurs. Confier un capital à un logiciel sans antécédent revient à supprimer le seul mécanisme qui protège une contrepartie : la réputation. Plusieurs développeurs estiment qu’il manque à l’édifice une couche de mémoire et d’historique, faute de quoi un agent reste une page blanche à qui l’on tend un portefeuille. Cette lacune n’est pas technique mais économique, et elle décidera de la vitesse d’adoption bien plus que la performance des protocoles.
Ce que ce tri change dans un portefeuille
La question pratique se pose en termes simples pour un détenteur d’actifs numériques. Un projet qui se rebaptise pour capter l’attention du moment n’a pas amélioré ses revenus, sa base d’utilisateurs ni sa gouvernance, et le changement de nom ne fait que retarder l’échéance que 99 fermetures recensées depuis janvier rendent visible.
Le contraste avec les réseaux les plus établis est net. Bitcoin, Ethereum et Solana ont traversé la vague de fermetures sans que leur activité en soit affectée, quand les jetons adossés à un récit ont suivi le sort de leur récit. La distinction rejoint celle qui séparait déjà l’utilité réelle du simple argumentaire, comme le montrait la flambée des jetons adossés à l’IA au printemps. La sélectivité coûte moins cher qu’un rattrapage après coup.
L’Europe face aux rails de l’automatisation
Le débat se déroule pour l’instant entre acteurs américains, et cela n’est pas neutre. Le protocole x402 a rejoint la Linux Foundation au printemps avec le soutien de Google, Stripe et Amazon Web Services, une alliance qui préempte le standard des paiements automatisés avant même que le marché n’existe vraiment. Celui qui pose les rails écrit ensuite les règles du trafic.
L’Europe dispose pourtant des briques nécessaires. Les stablecoins en euros progressent, les infrastructures de paiement tokenisé se déploient chez plusieurs établissements du continent, et l’intégration des paiements en stablecoins dans les applications d’IA montre que la brique technique est disponible. Ce qui manque relève moins de la technologie que du rythme auquel les acteurs européens peuvent s’engager.
La bascule vers l’IA aura au moins servi à trancher une question restée floue pendant deux cycles : savoir si la blockchain valait pour elle-même ou pour ce qu’elle permet à d’autres de faire. La réponse se construit en ce moment, dans des protocoles peu médiatisés comme celui qui laisse des agents autonomes régler leurs échanges, pendant que l’attention se porte ailleurs. Les prochains trimestres diront si les acteurs du continent ont su s’y installer, ou s’ils auront regardé la standardisation se faire sans eux.

