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- Un cimetière numérique qui recense les morts du bitcoin depuis 2010
- Les signatures les plus célèbres du registre
- Le rythme des avis de décès épouse celui des chutes de prix
- Quand la critique reposait sur de vraies failles
- Des sceptiques d’hier devenus détenteurs
- Critiquer un actif ou le déclarer mort parce qu’il baisse
Le marché des cryptomonnaies traverse une zone de turbulences. Après un sommet historique atteint en octobre 2025, le bitcoin a glissé sous les 70 000 dollars début juin 2026, près de moitié moins que son record de 126 000 dollars.
Une nécrologie de Bitcoin est une déclaration publique, signée par un banquier, un économiste ou un média, qui annonce que la cryptomonnaie est cette fois bel et bien finie. Un site les collectionne depuis 2010 et vient de franchir un cap symbolique avec 472 actes de décès recensés, archivés avec le nom de l’auteur, sa fonction et sa citation exacte.
Le moment choisi n’a rien d’anodin. Ces avis mortuaires refleurissent quand le cours s’effondre, et beaucoup plus rarement lorsqu’une faille technique réelle menace le réseau. Pourquoi la critique se réveille-t-elle au rythme des prix plutôt qu’à celui des problèmes ?
Un cimetière numérique qui recense les morts du bitcoin depuis 2010
Le site qui tient ce décompte fonctionne comme un greffe : chaque fois qu’une personnalité reconnue déclare la mort de la monnaie, l’entrée est consignée avec sa source. La toute première remonte à octobre 2010, quand un blogueur anonyme jugeait le projet condamné dès que sa nouveauté serait passée, alors que le bitcoin valait à peine onze centimes de dollar.

Depuis, le cours a été multiplié par plusieurs centaines de milliers, ce qui donne à ces prophéties une saveur particulière. Les curieux peuvent parcourir ce registre des nécrologies et y vérifier chaque citation. Le site avance même un calcul provocant : investir 100 dollars à chaque annonce de décès aurait transformé environ 47 000 dollars en plus de mille bitcoins.
Les signatures les plus célèbres du registre
Le greffe abrite quelques habitués dont la constance force presque l’admiration. Certains noms reviennent à chaque cycle baissier, d’autres ont marqué les esprits par une formule restée célèbre. Voici les figures que l’on croise le plus souvent dans cet inventaire :
- Peter Schiff, économiste et fervent défenseur de l’or, recordman des prédictions de fin, qui n’a manqué aucun palier de prix à la hausse ;
- Warren Buffett, qui a comparé en 2018 le bitcoin à de la mort-aux-rats au carré lors de l’assemblée de Berkshire Hathaway ;
- la chaîne CNBC, qui a illustré l’effondrement de 2018 par une pierre tombale affichée à l’écran ;
- Mark Williams, professeur à Boston University surnommé le professeur Bitcorn après avoir écorché le nom de la monnaie.
Le cas de Mark Williams résume à lui seul l’exercice. En décembre 2013, alors que le bitcoin valait environ 610 dollars, il annonçait une chute sous les 10 dollars avant l’été 2014. Au 1er juillet 2014, la monnaie cotait encore près de 636 dollars, et n’a jamais revu ce plancher. Ce goût pour les oraisons funèbres a connu son apogée lors du pic de nécrologies de 2022.
Le rythme des avis de décès épouse celui des chutes de prix
Ce calendrier n’a rien d’aléatoire. Les pics d’avis mortuaires coïncident presque toujours avec un sommet de prix suivi d’une dégringolade. L’année 2017 détient le record du registre avec plus de quatre-vingt-dix mentions de la fin du bitcoin, juste avant le krach de 2018, et la pandémie de 2020 en a encore ajouté une quinzaine. L’une d’elles est restée célèbre.
Le bitcoin est probablement de la mort-aux-rats au carré.
Warren Buffett, assemblée annuelle de Berkshire Hathaway, mai 2018
Le contexte de 2026 réveille le même réflexe. Les fonds indiciels au comptant ont aligné treize séances consécutives de retraits entre la mi-mai et le début juin, leur plus longue série depuis leur création en 2024, soit plus de 4,3 milliards de dollars retirés. L’IBIT de BlackRock a concentré l’essentiel de ces flux, ce qu’une chaîne d’investissement francophone a décortiqué en vidéo.
La leçon de ce calendrier saute aux yeux. On reproche au bitcoin d’être condamné surtout au moment où son cours baisse, et beaucoup plus rarement lorsqu’une faille technique réelle apparaît. Cette nuance change pourtant tout, car le réseau a connu, à de rares occasions, de véritables raisons de douter.
Quand la critique reposait sur de vraies failles
Défendre le bitcoin n’oblige pas à le croire infaillible. Son histoire compte plusieurs épisodes où le doute était légitime, fondé sur un problème structurel et non sur une simple baisse de cours. Aucun mur n’est par nature infranchissable, et le réseau a déjà montré des limites concrètes.
Le 15 août 2010, un participant a exploité une faille de calcul et généré plus de 184 milliards de bitcoins dans un seul bloc, alors que le protocole en plafonne le nombre à vingt-et-un millions. Satoshi Nakamoto et les premiers développeurs ont corrigé le bug en moins de cinq heures, par une réorganisation de la chaîne qui a effacé les unités frauduleuses. Cet épisode, connu sous le nom de value overflow, reste la seule entorse de ce type.
La scission de 2017 a constitué une autre épreuve sérieuse. Une partie de la communauté voulait augmenter la taille des blocs pour accélérer les transactions, ce qui a donné naissance à Bitcoin Cash lors d’un embranchement de la chaîne. Chaque détenteur a reçu autant de Bitcoin Cash que de bitcoins, et la nouvelle chaîne a culminé près de 4 000 dollars, sans jamais s’imposer comme réseau de référence.
La faillite de la plateforme Mt. Gox, longtemps premier lieu d’échange mondial, a nourri les mêmes oraisons funèbres après son piratage. Le protocole n’était pourtant pas en cause, puisque c’est la plateforme qui était mal sécurisée, pas la monnaie qu’elle hébergeait. Cette distinction éclaire le parcours de bien des sceptiques d’hier.
Des sceptiques d’hier devenus détenteurs
Le registre des nécrologies a une suite savoureuse, car plusieurs de ses signataires figurent aujourd’hui parmi les plus gros acteurs du secteur. Jamie Dimon, patron de JPMorgan, qualifiait le bitcoin d’escroquerie en 2017, avant que sa banque ne devienne l’une des plus actives sur les actifs numériques.
Bank of America, longtemps rangée parmi les détracteurs, a depuis déclaré des positions en ETF crypto, tandis que Morgan Stanley distribue désormais des produits adossés au bitcoin. Larry Fink, patron de BlackRock, voyait encore en 2017 dans la monnaie un simple indice du blanchiment d’argent.
Le retournement de Larry Fink illustre parfaitement ce basculement. L’homme reconnaît désormais s’être trompé et présente le bitcoin comme un instrument financier légitime, alors que sa société gère le fonds indiciel le plus rentable de son histoire. De quoi fragiliser un peu plus les prédictions d’un retour à zéro, brandies à chaque cycle baissier. Critiquer un actif est une chose, le déclarer mort en est une autre.
Critiquer un actif ou le déclarer mort parce qu’il baisse
La frontière entre les deux gestes est précisément ce que révèle ce cimetière numérique. Tourner le dos à une conviction demande une vraie raison, idéalement structurelle : un changement de fond, une faille démontrée, une rupture technologique. Vendre par dépit après une baisse n’entre dans aucune de ces catégories.
Les chiffres racontent d’ailleurs une lente maturation. La volatilité du bitcoin recule d’un cycle à l’autre : le repli de 2011 avait atteint 93 %, celui de 2013 à 2015 environ 86 %, et la correction de 2021 à 2022 s’est arrêtée autour de 77 %. Plus le volume d’échanges grandit, moins les chutes se révèlent brutales.
Restent de vraies menaces pour l’avenir. L’informatique quantique pourrait un jour fragiliser la cryptographie du réseau, et sa gouvernance très décentralisée le rend lent à se mettre à jour. Ce sont là des raisons sérieuses de s’interroger, autrement plus solides qu’un simple décrochage du cours, et c’est sur ce terrain que se jouera la prochaine décennie de la monnaie.


