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- Après le Jour Q, une signature ne prouve plus rien
- Le hachage, angle mort des machines quantiques
- Deux cent quarante-trois millisecondes, quarante pour vérifier, aucune carte graphique
- Un gel qui divise autant qu’il rassure
- Le 11 février 2012, la date qui sépare Satoshi du reste du réseau
- Ce que douze mots sont devenus
Une proposition circule depuis avril dans la communauté Bitcoin, et elle a de quoi hérisser : geler les pièces dont la clé publique est déjà exposée, avant qu’une machine quantique ne sache en déduire la clé privée. Plus d’un tiers de l’offre en circulation tombe dans cette catégorie, et l’objection revenait toujours au même point, à savoir qu’un gel ressemble beaucoup à une confiscation.
La société de recherche Project Eleven affirme depuis le 19 juillet avoir levé cette objection. Sa réponse tient dans une preuve à divulgation nulle de connaissance, un procédé qui permet de démontrer qu’on sait quelque chose sans jamais le révéler, et qui tourne en 243 millisecondes sur un ordinateur portable. Qu’est-ce qui sépare alors un portefeuille récupérable d’un portefeuille perdu pour de bon ?
Après le Jour Q, une signature ne prouve plus rien
Le Jour Q désigne le moment théorique où un ordinateur quantique saura remonter d’une clé publique à la clé privée qui l’a engendrée. L’outil existe sur le papier depuis 1994 sous le nom d’algorithme de Shor, et il rend réversible une opération conçue pour n’aller que dans un sens.
La conséquence est plus retorse qu’un simple vol. Une signature valide cesse d’être une preuve de propriété, puisque l’attaquant produit exactement la même que le détenteur légitime. La chaîne devient incapable de les départager, et le protocole se retrouve sans le moindre critère d’arbitrage.
D’après le texte de la proposition BIP-361, plus de 34 % des bitcoins existants reposent dans des adresses dont la clé publique a déjà circulé sur le réseau. La question devient donc moins celle de la protection que celle de l’identification, et c’est précisément là qu’une propriété oubliée du hachage entre en scène.
Le hachage, angle mort des machines quantiques
Une fonction de hachage broie une donnée en empreinte de taille fixe, sans retour possible. La meilleure attaque quantique connue contre elle, l’algorithme de Grover, divise seulement l’exposant par deux : une empreinte de 256 bits passe de 2^256 essais à 2^128, ce qui reste hors d’atteinte d’une machine faisant un milliard de tentatives par seconde pendant la durée de vie de l’univers.
J’aimerais que le monde entier prenne au sérieux un plan de migration quantique, mais la réalité est que certains portefeuilles d’actifs numériques rateront la fenêtre. Cela leur donne un recours : prouver la propriété par la dérivation, et non par la signature, même une fois cette fenêtre refermée.
Alex Pruden, directeur général de Project Eleven, dans un fil publié sur X le 15 juillet 2026
Les portefeuilles modernes reposent entièrement sur ce mécanisme. Ils fabriquent leurs adresses en arbre, chaque clé descendant de sa clé parente par un passage dans la fonction HMAC-SHA512. Un attaquant qui casse une adresse obtient la clé de cette adresse, sans jamais pouvoir remonter la branche jusqu’à celle qui l’a produite.
Deux cent quarante-trois millisecondes, quarante pour vérifier, aucune carte graphique
L’intérêt du travail publié tient moins au principe qu’à ses mesures, réalisées avec Jim Posen, mainteneur du système de preuve open source Binius. Les chiffres relevés par CoinDesk sur un MacBook Air M5 dessinent un outil utilisable par n’importe qui.
- 243 millisecondes pour générer la preuve, sur quatre cœurs de processeur ;
- 40 millisecondes pour la vérifier ;
- environ 2 gigaoctets de mémoire, sans le moindre recours au processeur graphique ;
- aucune cérémonie de configuration de confiance, ce point de fragilité classique des systèmes de preuve ;
- 910 millisecondes pour la chaîne complète sur processeur seul, soit seize fois plus vite que les travaux antérieurs.
La preuve démontre trois choses à la fois : que l’utilisateur connaît le matériel de clé situé au-dessus de son adresse dans l’arbre, que ce matériel engendre bien l’adresse en question, et qu’il autorise une transaction précise. Rien de ce matériel n’est jamais dévoilé, ce qui laisse l’attaquant quantique exactement où il était.
Un gel qui divise autant qu’il rassure
La proposition BIP-361 a été publiée en avril par Jameson Lopp et cinq co-auteurs. Elle bloquerait les nouveaux dépôts vers les adresses vulnérables au bout de trois ans, puis gèlerait ce qui y resterait au bout de cinq, ce qui immobiliserait plus du tiers des bitcoins existants.
Son auteur principal ne cache pas sa réticence, expliquant qu’il l’a rédigée parce qu’il préfère encore moins l’alternative. Laisser des millions de pièces devenir librement dépensables par le premier venu équivaudrait à ouvrir un robinet de vente sur un marché qui ne l’a pas anticipé, avec l’effet que l’on imagine sur les cours.
Le débat oppose depuis des mois deux lectures de la promesse fondatrice du réseau. Un gel définitif reviendrait à briser la propriété permanente, argument qui pesait lourd tant qu’aucun chemin de retour n’existait, comme le rappelait déjà la riposte que le protocole prépare depuis février.
Une preuve de récupération fonctionnelle change la nature de l’opération. Le gel cesse d’être une destruction pour devenir un verrou, dont la clé reste entre les mains de qui détient sa phrase secrète. Encore faut-il en avoir une.
Le 11 février 2012, la date qui sépare Satoshi du reste du réseau
L’arborescence des clés est arrivée avec la proposition BIP-32, enregistrée le 11 février 2012. Avant elle, les portefeuilles tiraient chaque clé indépendamment et au hasard, sans phrase secrète, sans chemin de dérivation, sans rien au-dessus de l’adresse dont on puisse prouver la connaissance.
Satoshi Nakamoto a miné en 2009 et 2010, puis a disparu en 2011. Les 1,1 million de bitcoins qui lui sont attribués reposent dans des sorties où la clé publique est inscrite en clair sur la chaîne, produites par un logiciel qui ignorait l’existence des arbres de clés. Le même vide concerne tous les portefeuilles antérieurs à 2012, c’est-à-dire une part notable des pièces les plus anciennes et les plus dormantes, celles-là mêmes que les procédures visant les bitcoins inactifs tentent régulièrement d’exhumer.
Ce que douze mots sont devenus
Le prototype n’a rien d’une solution déployable en l’état. Project Eleven reconnaît qu’il n’est pas audité, qu’il couvre trois types d’adresses sans inclure Taproot, qu’il enracine la preuve au niveau de la clé de type de pièce plutôt qu’à la graine, et qu’il ne récupère aujourd’hui aucune pièce sur aucune chaîne active. Une modification du protocole reste indispensable.
Le déplacement est ailleurs. La phrase secrète cessait déjà d’être un simple moyen de sauvegarde ; elle devient le seul titre de propriété qu’une machine quantique ne sait pas fabriquer. Le raisonnement vaut au-delà du bitcoin, puisque l’ether et le jeton de Solana reposent sur la même famille de courbes elliptiques et sur les mêmes arbres de dérivation, la parade chiffrée côté Ethereum avançant simplement plus vite.
La communauté Bitcoin aura donc réglé en trois mois, par elle-même, un problème que personne ne lui avait imposé de traiter, pendant que les administrations en sont encore à publier des feuilles de route. Ce qui se joue tient dans un bout de papier rangé quelque part, et dans la capacité d’un réseau sans chef à trancher une modification de règles que plus d’un tiers de son offre attend.

