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Le formulaire 13F que Bank of America vient de déposer auprès de la SEC pour le premier trimestre 2026 contient une ligne nouvelle pour le grand public : près de 53 millions de dollars répartis sur des ETF adossés à Bitcoin, Ethereum, XRP et Solana. Ce document trimestriel, obligatoire pour les gérants institutionnels qui dépassent 100 millions de dollars d’actifs sous gestion, dévoile à date arrêtée le détail des positions détenues en titres cotés. Voir l’une des principales banques américaines y inscrire des produits crypto n’a plus rien d’anecdotique aujourd’hui et dit quelque chose de la place que ces actifs prennent dans les bilans bancaires.
La somme paraît dérisoire au regard du portefeuille total de l’établissement, mais elle marque l’entrée des ETF crypto dans la plomberie comptable d’une banque systémique. Quel signal en tirer pour un épargnant qui construit son patrimoine sur plusieurs années ?
Une déclaration qui formalise une exposition diffuse
Le 13F de Bank of America expose ses positions au 31 mars 2026. La banque y détaille des participations dans plusieurs ETF spot Bitcoin, un ETF Ethereum, et des produits adossés à XRP et Solana. La pièce maîtresse est l’iShares Bitcoin Trust de BlackRock, plus connu sous son ticker IBIT, pour environ 37 millions de dollars. C’est près de 70 % de toute la poche crypto qui se concentre sur un seul produit, ce qui en dit long sur la hiérarchie perçue entre les actifs.
D’après les chiffres relayés par Yahoo Finance et Coingape à partir du dépôt SEC, BofA a porté sa position dans IBIT à 972 590 parts, contre 719 008 au trimestre précédent. La hausse s’opère pendant un trimestre où le cours du Bitcoin a été tout sauf rectiligne. Cela ressemble à un mouvement de rebalancement progressif, plutôt qu’à un pari ponctuel sur une direction de marché.
Le détail des positions, par ETF et par actif
La poche de 53 millions de dollars n’est pas concentrée sur un seul produit. Bank of America a réparti son exposition sur plusieurs émetteurs, ce qui constitue une forme de prudence sur le risque de gestionnaire autant que sur le risque d’actif. Voici le détail des principales lignes telles qu’elles ressortent du dépôt :
- iShares Bitcoin Trust de BlackRock, ticker IBIT : environ 37 millions de dollars, soit la position de loin la plus large ;
- Bitwise Bitcoin ETF, ticker BITB : près de 7,98 millions de dollars, en deuxième position ;
- Grayscale Bitcoin Mini Trust : 3,32 millions de dollars, complétés par des lignes plus modestes sur GBTC, VanEck HODL et Ark 21Shares ARKB ;
- Fidelity Wise Origin Bitcoin Fund, ticker FBTC : 1,71 million de dollars ;
- iShares Ethereum Trust, ticker ETHA : 67 492 parts pour environ 1,06 million de dollars ;
- Volatility Shares XRP ETF : 13 000 parts, inchangé par rapport au trimestre précédent ;
- Volatility Shares Solana ETF : 10 296 parts, après cession de 700 parts du produit à effet de levier 2x sur la même chaîne.
Cette répartition raconte deux choses. Bitcoin reste de très loin l’actif central, avec une exposition étalée sur six gestionnaires différents pour éviter la dépendance à un seul fournisseur. Ethereum, XRP et Solana ne représentent qu’une fraction marginale, mais leur présence officialise qu’au-delà du seul Bitcoin, d’autres blockchains entrent dans le périmètre traditionnel.
Une quote-part modeste qui ne dit pas tout
Rapportés au portefeuille global de Bank of America, estimé à environ 1 370 milliards de dollars d’actifs gérés, ces 53 millions représentent moins de 0,004 % des positions. La proportion paraît négligeable. Le raisonnement passe à côté du sujet : une banque systémique n’opère pas par bascules brutales, elle calibre des sondes, observe la liquidité, mesure les coûts opérationnels, puis élargit si la mécanique tient.
Le journal Du Coin et Crypto Times précisent que l’exposition crypto totale de l’établissement, en agrégeant les ETF spot et les actions de sociétés cotées liées à l’écosystème, dépasse 2,2 milliards de dollars au 31 mars 2026. La poche 13F décrite ici est donc la partie immédiatement liquide et visible d’une exposition plus large qui passe aussi par Coinbase, MicroStrategy et quelques mineurs.
Je pense vraiment que Bitcoin est un instrument financier légitime, qui peut servir de réserve de valeur dans certains marchés où l’on s’inquiète de la dévaluation de sa monnaie locale.
Larry Fink, président-directeur général de BlackRock, entretien à CNBC, 12 janvier 2024.
Une lecture européenne du signal
Vue depuis Paris, Francfort ou Madrid, la publication du 13F de Bank of America renvoie à une question pressante : les banques européennes vont-elles suivre, et à quel rythme ? Le cadre n’est pas le même qu’aux États-Unis. Les ETF spot Bitcoin n’existent pas sous cette forme dans l’Union européenne, qui privilégie les ETP et certificats adossés, et l’entrée en vigueur complète du règlement MiCA finit de redessiner les conditions d’exercice pour les émetteurs comme pour les intermédiaires de la chaîne de distribution.
Le décalage n’est pas un handicap absolu, mais il a un coût d’opportunité réel. Les banques européennes qui voudront proposer ces produits à leur clientèle privée devront passer par des montages plus lourds, là où leurs concurrentes américaines profitent d’un cadre désormais stabilisé. Une régulation lisible, qui réduit l’incertitude juridique sans alourdir les coûts d’exécution, permettrait au marché européen de combler son retard plutôt que de l’institutionnaliser.
S’inspirer de la prudence institutionnelle
Le 13F de Bank of America offre, malgré sa technicité, une grille de lecture utile pour l’épargnant qui souhaite intégrer la crypto à une démarche patrimoniale plutôt que spéculative. Plusieurs principes simples ressortent du dépôt et se transposent à un portefeuille de particulier :
- Concentrer la majorité de l’exposition sur Bitcoin, qui reste l’actif le plus profond et le mieux compris par la finance traditionnelle ;
- Compléter par Ethereum et Solana sur des poids minoritaires, deux chaînes dont l’usage applicatif est mesurable et la liquidité institutionnelle suffisante ;
- Étaler les véhicules d’investissement entre plusieurs gestionnaires, pour ne pas dépendre d’un seul émetteur ;
- Garder une position en altcoins très limitée, et traiter les memecoins comme un pari ludique distinct du portefeuille de long terme ;
- Réviser l’allocation à chaque trimestre civil, comme le ferait une institution, plutôt qu’à chaque secousse du marché.
La discipline trimestrielle est probablement le point le moins commenté du 13F, mais c’est le plus transposable au quotidien d’un investisseur particulier. Le rythme institutionnel impose un recul que la frénésie des écrans interdit, et c’est ce recul qui finit par faire la performance sur dix ou quinze ans. La même logique se retrouve dans les dépôts récents des fonds de dotation universitaires, dont l’horizon dépasse largement le cycle annuel des marchés.
Ce que pourrait dire le prochain dépôt
Le prochain 13F de Bank of America, qui couvrira le deuxième trimestre 2026, sera scruté à deux titres. L’ampleur d’éventuels arbitrages entre IBIT, BITB et les produits plus petits renseignera sur la lecture qu’a la banque de la consolidation en cours sur les frais, où la concurrence s’intensifie. L’apparition de nouvelles lignes sur Ethereum, Solana ou XRP indiquera jusqu’où la diversification au-delà du Bitcoin est jugée mûre.
D’autres banques américaines déposent leur propre 13F dans la même fenêtre. La comparaison entre Bank of America, JPMorgan, Citigroup et Morgan Stanley dessinera le contour d’une politique d’exposition partagée par le secteur ou, au contraire, d’arbitrages divergents. C’est cette deuxième couche d’information qui aidera l’épargnant français à ajuster sa propre trajectoire dans un environnement où la finance traditionnelle apprend peu à peu à coexister avec les actifs numériques.

