Décrochage de l’USDC : 3,3 milliards de dollars de réserves bloqués chez Silicon Valley Bank

Le stablecoin de Circle est passé sous son ancrage au dollar après la faillite de Silicon Valley Bank, où dormaient 3,3 milliards de réserves. Trois jours plus tard, la garantie fédérale des dépôts rebattait les cartes pour tout le secteur.

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Un stablecoin est un jeton conçu pour valoir en permanence un dollar, adossé à des réserves détenues en banque et en titres d’État. Le week-end du 11 mars 2023, l’USDC a cessé de tenir cette promesse et s’est échangé nettement sous son ancrage, jusqu’à 0,93 dollar sur plusieurs plateformes. La cause tenait en une ligne de bilan : 3,3 milliards de dollars de réserves immobilisés chez Silicon Valley Bank, mise sous séquestre la veille par le régulateur américain.

L’épisode a mis à nu une évidence que le secteur préférait ne pas regarder. Un jeton numérique adossé au dollar dépend, au bout de la chaîne, d’établissements bancaires soumis aux mêmes paniques que les autres. Comment un actif présenté comme le plus sûr de l’écosystème a-t-il pu décrocher en quelques heures ?

Ce que Circle a reconnu détenir chez SVB

La séquence commence le vendredi 10 mars, quand la Federal Deposit Insurance Corporation prend le contrôle de Silicon Valley Bank. Dans la soirée, Circle, l’émetteur de l’USDC, publie une mise au point : les virements engagés le jeudi pour retirer ses fonds n’ont pas été exécutés, et 3,3 milliards de dollars restent bloqués dans l’établissement. La somme représente environ 8 % des réserves totales du jeton.

Le marché n’attend pas la suite. L’USDC glisse sous un dollar dès l’ouverture des échanges du week-end, entraînant avec lui le DAI, dont le collatéral repose largement sur ce même jeton. La capitalisation de l’USDC, proche de 43 milliards de dollars le 10 mars, se contracte de plusieurs centaines de millions en quelques heures. La panique se propage plus vite que l’information, comme dans toute course aux guichets.

La particularité de cette ruée tient à son calendrier. Les marchés crypto fonctionnent en continu, les banques américaines non. Entre la fermeture du vendredi soir et la réouverture du lundi, aucun mouvement de fonds n’était possible, et les détenteurs n’avaient que le marché secondaire pour sortir. Le décrochage mesure l’impatience, pas l’insolvabilité.

La composition réelle des réserves de l’USDC

Circle a détaillé le 11 mars la structure exacte de son collatéral, en réponse aux doutes exprimés sur les réseaux sociaux. Ces chiffres permettent de mesurer la part réellement exposée au risque bancaire, par opposition à la part logée en titres souverains. Quatre éléments composent l’adossement du jeton à cette date.

  • Environ 32,4 milliards de dollars, soit 77 % des réserves, en bons du Trésor américain de courte maturité ;
  • Environ 9,7 milliards, soit 23 %, en liquidités déposées auprès de banques commerciales ;
  • Une conservation des titres assurée par BNY Mellon, avec une gestion de liquidité confiée à BlackRock ;
  • Une répartition des dépôts entre plusieurs établissements, dont Silicon Valley Bank et Silvergate figuraient encore au relevé de janvier.

La lecture de ces données change la perception du risque. Les trois quarts du collatéral n’étaient pas menacés par la chute d’une banque, puisque des bons du Trésor sont des créances directes sur l’État fédéral. Les mécanismes de ce dollar numérique et la façon dont son adossement est censé fonctionner avaient pourtant été documentés bien avant la crise. Le marché a réagi à la partie visible, celle des dépôts bancaires.

Le report brutal vers Tether

Les arbitragistes se sont rués sur les pools d’échange décentralisés pour convertir leurs USDC et leurs DAI en USDT, le jeton émis par Tether. Sur le 3pool du protocole Curve, l’équilibre habituel entre les trois stablecoins s’est déformé jusqu’à devenir caricatural. Une fuite vers ce qui paraissait le plus éloigné du système bancaire américain s’est enclenchée en quelques heures.

Le directeur technique de Tether a confirmé publiquement que sa société n’avait aucune exposition à Silicon Valley Bank. Le dirigeant de Binance a tenu le même discours pour sa plateforme. La domination de Tether sur le segment des stablecoins, déjà supérieure à 53 % selon les données de DefiLlama, s’est renforcée pendant l’épisode. L’émetteur le plus critiqué du secteur en est sorti gagnant, ce qui n’est pas le moindre des paradoxes.

Le week-end où la garantie publique a tout changé

Le dimanche 12 mars au soir, la Réserve fédérale, la FDIC et le Trésor annoncent conjointement que l’ensemble des déposants de Silicon Valley Bank seront remboursés, plafond d’assurance ou non. Signature Bank, fermée le même jour, bénéficie du même traitement. La décision retire d’un coup la totalité du risque pesant sur les 3,3 milliards de Circle.

L’émetteur confirme dans la foulée que les fonds seront disponibles à la réouverture des guichets. L’USDC retrouve son ancrage dans la journée du lundi, sans perte définitive pour qui a conservé ses jetons.

La confiance, la sécurité et la convertibilité au taux de un pour un de tous les USDC en circulation revêtent une importance capitale pour Circle, même face à une contagion bancaire qui affecte les marchés crypto.

Jeremy Allaire, cofondateur et directeur général de Circle, communiqué du 12 mars 2023

Trois banques tombées en une semaine

La chute de SVB n’est pas un incident isolé. Quelques jours plus tôt, les doutes sur la solvabilité de Silvergate avaient conduit cet établissement très exposé aux actifs numériques à engager sa liquidation volontaire. Signature Bank a suivi le 12 mars, fermée par le régulateur de l’État de New York. Les trois banques les plus ouvertes au secteur crypto ont disparu en une semaine.

Circle avait pourtant commencé à diversifier ses points d’appui bien avant. L’élargissement de ses partenaires dépositaires, engagé dès 2022, visait précisément à ne pas dépendre d’un seul établissement. L’épisode montre que cette diversification restait insuffisante pour absorber la défaillance simultanée de plusieurs partenaires. Répartir des dépôts ne suffit pas si les banques choisies partagent la même clientèle.

Le secteur s’est retrouvé sans interlocuteur bancaire naturel aux États-Unis. Les entreprises crypto qui utilisaient les réseaux de règlement propres à Silvergate et Signature ont dû se replier sur des circuits ouverts uniquement aux heures ouvrables. La disponibilité permanente des blockchains s’est heurtée aux horaires bancaires.

Ce que l’épisode révèle du modèle stablecoin

Un stablecoin adossé à des dollars n’est pas une créance sur une blockchain, c’est une créance sur un émetteur, lui-même créancier de banques. Chaque maillon ajoute un risque que le code ne supprime pas. La transparence des réserves ne remplace pas leur qualité, et l’épisode a déplacé l’attention des attestations mensuelles vers la nature même des actifs détenus.

Les régulateurs y ont trouvé un argument de poids. Les textes européens et les projets américains sur les stablecoins insistent depuis sur la liquidité des réserves et leur ségrégation, ainsi que sur la limitation de l’exposition à un dépositaire unique. Ces exigences paraissaient théoriques avant mars 2023, elles ont trouvé ce week-end-là leur démonstration.

Reste une inconnue que l’intervention publique a masquée plutôt que résolue. L’USDC a retrouvé son ancrage parce que les autorités américaines ont garanti l’intégralité des dépôts, décision exceptionnelle qui ne constitue en rien un engagement pour l’avenir. Rien ne dit qu’un tel filet se déploierait une seconde fois, et c’est avec cette incertitude que les émetteurs construisent désormais leurs réserves.

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